2_1 MAMCO 2_1 AGENDA PRESSE CHRONIQUES MISCELLANEES RADIO FILMS
4_1 EXPOSITIONS COLLECTIONS ARTISTES PUBLIC EDITIONS MUSEE INFORMATIONS

 

COLLECTIONS_PRESENTATION COLLECTIONS_ARCHIVES
A B C D E F G H i J K L M N O P q R S T u V W x y Z
    
Fabienne Radi
Gare au mildiou



Vincent Kohler

Vincent Kohler, Charlotte, 2001 ; Cancan, 2013 ; Mèches, 2010



Un couple lubrique, un boss tyrannique, un jardin édénique : on connaît l’histoire avec une pomme, ici elle se joue avec une patate et s’inspire librement de trois œuvres de l’artiste Vincent Kohler. L’action se passe quelque part dans le cosmos à une époque où les légumes ont la parole. On y croise Doc, un jardinier-en-chef exigeant qui fait la pluie et le beau temps, Mèche, son assistant horticole aux penchants libidineux, Cancan, une allumeuse désinvolte et Charlotte, une pomme de terre qui cache bien son jeu. On y apprend des choses sur les problèmes d’addiction sexuelle en milieu professionnel, la résurgence des traumas causés par le scoutisme, les rapports entre les chenilles et l’architecture de Frank Gehry, ou encore les vertus du purin d’ortie.

 

Charlotte est le plus rusé des légumes du grand jardin potager bio que Doc entretient depuis la nuit des temps avec tout l’amour qu’il estime nécessaire à l’obtention d’une grande communion végétale. Elle réside avec ses congénères dans le carré central du jardin, entre les plans de tomates et les rangées de choux-fleurs, devant les brocolis et juste derrière les navets. Depuis quelques semaines, Charlotte a mauvaise mine, des taches brunes bizarres sont apparues sur sa peau. Du coup Doc se demande si elle n’aurait pas par hasard attrapé le mildiou1 (une sorte de mycose génitale mais pour les légumes). Hormis ce petit incident dermatologique qui ne trouble en aucun cas l’harmonie visuelle de l’ensemble, tout est impeccable dans le grand jardin de Doc qui soigne et chérit ses légumes comme autant d’enfants illégitimes tombés d’une grande marmite céleste.

Harassé de travail et n’arrivant jamais à dégager le moindre jour de repos, Doc décide un jour d’engager un assistant pour le seconder dans ses tâches horticoles. Il met une petite annonce au Garden Center du coin et trouve par ce biais Mèche, un grand escogriffe qui a une bonne tête et un CFC de technicien pépiniériste spécialisé en substrats de rempotage, mais se révèle plus attiré par la bagatelle dans les fourrés avec sa copine – qui, étrangement, traîne toujours sans culotte dans les parages – que par le repiquage en ligne des semis de courgettes dans un mélange de terreau et de terre fraîche à diviser en quantités égales. Du coup Doc décide d’engager aussi ladite copine, qui s’appelle Cancan on ne sait pas exactement pourquoi, afin que le couple fasse équipe et dans les fourrés et dans le jardin potager.

Malheureusement le plan de Doc ne marche pas très bien. Mèche et Cancan multiplient les siestes crapuleuses et oublient régulièrement d’arroser toute cette joyeuse bande de légumes qui fait la fierté de Doc et pour laquelle ce dernier échafaude des projets secrets : gagner grâce à ceux-là (les joyeux légumes donc, et non le couple  libidineux et paresseux) le concours organisé par le Salon des Arts du Jardin de la région.

Un jour Charlotte aperçoit Mèche et Cancan en train de copuler sur le terrain juste à côté de ses voisins les brocolis qui ne mouftent pas devant ces ébats, trop occupés eux-mêmes à faire éclore leurs bourgeons floraux. Elle les appelle en sifflant : « Psssssst, au lieu de faire vos cochonneries devant ces pauvres brocolis, venez plutôt par ici, j’ai un truc à vous montrer ! »

Mèche et Cancan se désemboîtent tant bien que mal l’un de l’autre, brossent à la hâte les restes de compost où ils se sont roulés et qui leur collent dans le dos, puis s’approchent tout intrigués de Charlotte. Cancan note au passage que celle-ci a non seulement attrapé de nouvelles taches sur la peau mais aussi une sacrée drôle de voix. « Bon, alors quoi ? » lance Mèche à Charlotte qui, en plus de ses vilaines taches et de sa drôle de voix, dégage une odeur écœurante  quand on s’approche d’elle, ce qui n’est vraiment pas très glamour si tant est qu’une patate puisse être glamour.

« Vous voyez un peu ces trucs bruns pas terribles sur ma peau ? » dit Charlotte, « Et bien il paraît que si on les lèche, on a des visions fabuleuses, on s’envole dans une atmosphère kaléidoscopique, le cerveau s’ouvre d’un seul coup et on comprend tout ! C’est un peu comme l’ergot de seigle2 sauf que ces machins ne prolifèrent pas sur le blé mais sur les patates comme moi ! Un petit coup de langue et hop, on est transporté dans un univers parallèle où tout est merveilleux, sans Jardinier en Chef continuellement sur votre dos, où les semis se plantent tout seuls comme par magie, les arrosoirs se remplissent automatiquement et où poussent des légumes qui ont des formes de sex toys déments avec piles ultra longue durée au lithium intégrées ! Le paradis quoi ! Allez, faites pas la fine bouche et venez essayer ! Oui, je sais c’est pas très ragoûtant, mais je vous jure que vous n’allez pas le regretter ! »

En disant tout ça, Charlotte a une voix de plus en plus bizarre, on dirait Ruggero Raimondi passé au vocoder qui essayerait de chanter comme Robert Wyatt3, un truc à la fois effrayant et très attirant. Mèche ne bouge pas, tétanisé, ces grosses taches sont vraiment immondes et, à vue de nez c’est d’elles qu’émane cette odeur épouvantable. Du coup il se souvient que Doc l’a averti du danger lorsqu’ils ont posé la veille les drains de filtrage pour cette rocaille au bout du jardin – qu’il trouve personnellement très moche mais bon, il ne veut pas de problème avec le patron –, ce dernier a même formellement interdit à Mèche d’approcher Charlotte sans être protégé : « C’est sûr, elle a le mildiou ! Va falloir pulvériser vite fait du purin d’ortie sur tout le carré si on ne veut pas que cette saleté se propage ! N’essaie pas de la toucher ni même de l’approcher, ou alors mets des gants et un masque ! »

Cancan, elle, regarde avec une concupiscence même pas déguisée la patate qui fait le gros dos pour mieux présenter ses taches au regard des deux jeunes assistants jardiniers et les inciter à succomber. Cancan c’est le genre de fille qui est toujours partante pour de nouvelles expériences, surtout s’il y a des plus-values sexuelles à la clé. Elle s’ennuie comme un rat mort dans ce jardin où tout est tiré au cordeau et où il pleut quand Doc claque des doigts. Elle veut bien un peu de chaos pour secouer ce petit monde trop ripoliné. Alors elle s’approche lentement de la patate, respire un grand coup et hop, plante ses incisives sur le dos de Charlotte pour aspirer la plus grosse des taches comme si c’était de la peau de lait dans un bol de café. Ouarf.

Ça lui rappelle instantanément l’épreuve de totémisation qu’elle a endurée lors de son entrée dans les Scouts à douze ans. On lui avait fait boire cul sec un grand verre de vinaigre mélangé à du lait de chèvre caillé auquel on avait rajouté une grosse tombée de shampoing aux herbes Timotei. Elle avait ensuite vomi une bonne partie de la nuit mais elle s’en fichait car elle avait gagné un nouveau nom, Petite Limace aux yeux d’or, un totem qu’elle voulait croire en hommage à Marie Laforêt4 mais surtout qui allait être brodé sur son uniforme, du moins c’est ce que lui avait dit sa chef de troupe en levant les fameux trois doigts : « Promis, juré, craché, parole de Scout ! »

La bouche encore pleine de cette horrible substance et le regard déjà hagard, Cancan s’approche en titubant de Mèche qui, apeuré, fait un pas en arrière pour s’échapper mais se prend les pieds dans une de ces foutues têtes de brocolis. Il s’étale de tout son long, Cancan se jette sur lui et lui roule un immense patin sans lui demander son avis. Trois secondes après, ils sont étendus comme deux chiffes molles au milieu des brocolis, avec les yeux exorbités et une espèce de bave brune qui leur dégouline du menton. Pour le coup Cancan a vraiment l’air d’une limace.

Pendant ce temps-là, il se passe de drôles de choses à leurs pieds : Charlotte est en train d’effectuer une mue tout à fait spectaculaire. Elle gonfle et se déconstruit en même temps, sa peau se déchire, sa chair éclate, il y a des morceaux qui volent partout et des bouts de bois venus d’on ne sait où qui la transpercent de tous les côtés, on dirait une chenille qui se transforme en papillon, une plante carnivore géante en train de mâcher un orignal, Linda Blair en pleine possession dans L’Exorciste5 ou encore un Centre d’Art dessiné par Frank Gehry6 qui se construirait en accéléré. Bref un truc absolument monstrueux.

Alerté par ce raffut qu’on entend jusqu’à l’autre bout du jardin où il essaie de fixer un filet pour faire tenir la fameuse rocaille – grâce à laquelle il espère bien remporter le concours des Arts du Jardin –, Doc déboule comme un fou dans le carré central et découvre les trois créatures en plein trip. Ni une ni deux, il empoigne Charlotte et ses morceaux qui font la danse de Saint-Guy et jette cette créature explosée sur une brouette qu’il va illico vider derrière la grille d’entrée du jardin. CIAO ! Puis fumant de rage il revient vers le couple d’assistants complètement abrutis par l’effet de cette saleté de champignon, prend une grande pelletée du fumier d’ortie qui macère dans la bassine à côté de lui et la lance sur la figure de Mèche en vociférant : « Toi mon gars, puisque tu préfères les saillies dans les fourrés aux semis dans le potager, tu perceras les murs jusqu’à la fin de tes jours ! » Et HOP, le grand escogriffe qu’il avait engagé quelques semaines plus tôt se transforme en un Coffret Bosch spécial vissage et perçage de 65 pièces ! Doc remet la compresse avec une deuxième pelletée qu’il balance cette fois sur Cancan en hurlant : « Quant à toi, tu pourras toujours pleurer sur tes appâts, désormais ils resteront de pierre pour l’éternité ! » Et PAF, les jambes de Cancan deviennent instantanément des colonnes de béton ! Puis Doc reprend ses outils et va terminer son boulot à l’autre bout du jardin en claquant des doigts pour faire venir la pluie, histoire de nettoyer tout ce merdier causé par ses ex-employés.

* * *

Cette année-là, Mèche et Cancan n’ont pas pu assister à la finale du concours organisé par Le Salon des Arts du Jardin, finale que Doc a gagné haut la main grâce à cette magnifique composition en rocaille sur laquelle se sont extasiés tous les jurés. Immobile et silencieux pour la vie, le couple d’apprentis jardiniers – ou plutôt ce qu’il en reste – est exposé dans une vitrine à l’entrée d’un Brico-Center Hornbach avec, suspendue au-dessus de lui comme la main de Dieu peinte par Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine, une pancarte publicitaire en MDF sur laquelle on peut lire, en grandes lettres autocollantes noires dans une typo sans empattements, la devise de l’entreprise : IL Y A TOUJOURS QUELQUE CHOSE À FAIRE.

Quant à Charlotte, la patate devenue monstre et mise à la porte par Doc, elle a été condamnée à errer dans les campagnes reculées depuis cet événement. Certains disent l’avoir vue apparaître dans les forêts du Gibloux à la hauteur du restoroute de Gruyère. On l’entendrait gémir MILDIOU-IOU-IOU entre le premier et le dernier coup de minuit. Mais comme il y a pas mal de psilocybes7 qui poussent dans les pâturages et sont consommés de manière illicite par les jeunes de la région, on ne sait pas s’il faut vraiment prendre ces histoires au sérieux. Toujours en quête d’inspiration quand il s’agit de tubercules, Agnès Varda est venue faire des repérages pour un film qui devrait décliner son Patatutopia8 dans une version thriller, mais en mode poétique vernaculaire.

Enfin Doc est à la retraite depuis maintenant un sacré bout de temps. Il commence à sucrer les fraises et a du coup complètement oublié cet incident. Il fait toujours la pluie et le beau temps sur un simple claquement de doigt, mais de manière de plus en plus désordonnée. Canicules, tornades, tsunami, sécheresses, pluies diluviennes et autres cataclysmes se succèdent au gré des humeurs du vieillard cacochyme. Ça inquiète de plus en plus de gens.

 
Les trois œuvres de Vincent Kohler font partie de l’exposition Le Syndrome de Bonnard : Francis Baudevin, Jean-Luc Blanc, Nina Childress, Vincent Kohler, Renée Levi, Didier Rittener, Claude Rutault . Une proposition du Bureau/ à partir d’un choix d’œuvres dans les collections du Mamco, à la Villa du Parc à Annemasse, du 5 avril au 31 mai 2014.

 

 

1. De l’anglais mildew, le mildiou est une maladie causée par un champignon microscopique qui parasite certains légumes, en particulier la pomme de terre, se manifestant par des taches brunes, un flétrissement général du légume et une odeur nauséabonde. La Grande Famine des années 1845-1849 en Irlande a été provoquée par une épidémie de mildiou qui a anéanti la quasi-totalité des cultures de pommes de terre du pays et a contraint deux millions d’Irlandais à émigrer aux États-Unis, au Canada et en Australie.

2. L’ergot de seigle est un champignon parasite des céréales. Il contient des alcaloïdes responsables de l’ergotisme – connue au Moyen-Age sous le nom de mal des ardents –. L’intoxication par l’ergot est d’une des explications médicales et psychologiques de certains cas de sorcellerie ou de possessions démoniaques. Albert Hofmann découvre accidentellement, en 1943, les propriétés hallucinogènes d’une de ces molécules, le LSD.

3. Musicien/chanteur américain qui, au début des années 1970, a fait une chute de quatre étages sous l’effet du LSD et est devenu de ce fait paraplégique. 

4. Chanteuse/actrice française connue dans les années 1960 et 1970 et appelée La Fille aux yeux d’or suite au rôle qu’elle a tenu en 1961 dans le film du même nom tiré lui-même d’une nouvelle éponyme de Balzac.

5. Max von Sydow exorcisant Linda Blair dans The Exorcist, William Friedkin, 1973.
http://www.youtube.com/watch?v=bSxuXQCEC7M

6. Frank Gehry parfaitement résumé dans un épisode des Simpsons : http://www.downvids.net/frank-gehry-as-featured-in-the-simpsons-298248.html

7. Les psilocybes sont des champignons connus pour leur effet psychotrope du à la présence de psilocybine. On les trouve dans de nombreuses régions à climat tempéré, en particulier dans les prairies et les pâturages.

8. Installation artistique sur le motif de la pomme de terre présentée par la cinéaste et plasticienne Agnès Varda dans différentes manifestations d’art contemporain, notamment la Biennale de Venise en 2003.