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Fabienne Radi
Sitting Marina Bull




Sitting Bull par D.F. Barry (1885) ; Marina Abramovič par Marco Anelli (2010)



1) Marina m’a regardée droit dans les yeux pendant des semaines. En affiche au format mondial 895 x 1280 mm, en affichette au format A2 ou sur carton d’invitation. Elle me suivait partout. Elle était là, dans les couloirs d’une école d’art quand je montais les escaliers, sur les présentoirs des institutions muséales quand je sortais de leurs WC, sur les panneaux d’affichages culturels de la ville quand je pédalais en vélo. Je n’arrivais pas à échapper à son regard1.

2) Sur la photo, elle porte un drôle de vêtement rouge vif qui semble être en drap de laine. Quelque chose entre la chemise à col Mao et la blouse de chirurgien (verte, donc kif kif bourricot pour un daltonien). Le vêtement est très ajusté, la coupe très structurée, la couleur très saturée. On imagine qu’avec ça elle doit avoir de la peine à lever les bras. Et avec la chaleur le tissu doit faire des auréoles. Marina porte une tresse qui repose sur son épaule gauche. Ça donne une asymétrie composée à l’ensemble. Ses cheveux sont noirs ébène et son teint très pâle. Comme ceux de la Blanche-Neige de Walt Disney. Sauf que Marina, elle, n’a pas de nœud rouge sur la tête, qu’elle ne sourit pas, qu’il n’y a pas de nains dans les parages et surtout qu’on ne l’imagine pas du tout chanter Un jour mon Prince viendra. On dirait plutôt un scorpion qui fixe sa proie. Son regard est complètement impassible et très concentré. On sent qu’il y a un gros travail pour exprimer à la fois le vide et l’intensité. C’est comme si elle nous disait J’ai tout mon temps. Je ne vais pas vous rater. Elle ressemble à la fois à un chef indien et à une paysanne soviétique. Quelqu’un qui a vécu, souffert, à qui on ne la fait pas, et qui se concentre probablement sur la ligne d’horizon derrière le photographe. On pense assez vite au fameux portrait de Sitting Bull pris par David Francis Barry en 1885. L’expression du visage et la natte évidemment. Mais aussi quelque chose dans la position du cou et dans les épaules qui tombent. On peut également songer à la paysanne dans La Ligne Générale de Eisenstein en 19292. Dans les deux cas il y avait déjà une mise en scène.

3) Ce qui est bizarre chez Marina, c’est sa peau. Elle est luisante comme si elle avait fait un masque au miel. Ça donne un petit côté Musée de Madame Tussauds. Et puis surtout elle est complètement lisse. Sur cette photo elle a 64 ans. Sitting Bull en a 54 sur celle de D.F. Barry, soit dix de moins que Marina. Photoshop et le botox n’existaient pas à l’époque. Avec son visage en cire et son regard fixe, Marina ressemble aux hubots, ces androïdes avec une clé usb intégrée dans la nuque que l’on peut voir actuellement dans la série suédoise Real Humans.  Cette absence d’aspérité doit probablement aider à exprimer l’intensité du rien. Les rides racontent trop d’histoires.

4) Dans le film Buffalo Bill et les Indiens (1976), Robert Altman raconte comment William Frederick Cody (alias Buffalo Bill) a créé et répandu dans l’imaginaire collectif le mythe de la conquête de l’Ouest. Loin du portrait héroïque véhiculé jusque là par les média et Hollywood, Altman montre comment Bill Cody, intéressé surtout par sa propre légende, a été, au même titre que Phineas Taylor Barnum et son cirque, l’un des premiers artisans du show business. Le Buffalo Bill du film symbolise toutes les stars à venir et leur égotisme. La très bonne idée de Altman, c’est d’avoir créé une mise en abîme en prenant lui-même une star de l’époque pour jouer Bill Cody, à savoir Paul Newman3. Ce dernier campe avec une jubilation qu’on sent à chaque plan du film un Buffalo Bill imbu de lui-même et cabot jusqu’aux os.

5) J’ai vu ce western révisionniste pour la première fois en dvd ce printemps. C’est volontairement bordélique, comme souvent chez ce réalisateur, mais aussi lucide et incisif de manière implacable. Altman a inséré dans le film une scène particulièrement intéressante, celle de l’arrivée du chef Sitting Bull sur le campement du Buffalo Bill Wild West Show. Attendu avec impatience par Cody – qui a bataillé ferme pendant trois ans avec les autorités fédérales pour avoir le plus célèbre des guerriers sioux dont il compte bien faire le clou de son spectacle –, Sitting Bull débarque à cheval avec ses compagnons et son interprète, un Indien géant au visage impassible. Cody et ses hommes prennent ce dernier pour le chef légendaire et n’ont pas un regard pour le vrai Sitting Bull, petit homme discret qui se trouve juste à côté. Pas la gueule de l’emploi comme on dit. Quand s’achève le film, Sitting Bull est mort et l’interprète a repris son rôle dans le spectacle. Buffalo Bill peut rejouer les guerres indiennes comme il l’entend4.

6) Certes il y a un peu de Sitting Bull dans Marina. Mais aussi beaucoup de Buffalo Bill. Un même talent pour l’édification de sa propre légende, une maîtrise indéniable du storytelling et un savoir-faire impeccable dans l’instrumentalisation des moyens de communication. Enfin, un très bon flair pour capter les vibrations de leurs époques respectives : besoin d’une toute jeune nation de revisiter certains épisodes sanglants pas toujours bien vécus pour se créer une identité au 19e ; désir aiguisé de spiritualité, envie d’exercer sa compassion, d’exacerber ses émotions ou de tester ses limites pour se sentir exister au 21e siècle. Comme Bill, Marina répond aux attentes de ses semblables avant même qu’ils aient pu les formuler5.

7) Quand on regarde assez longtemps le portrait de Marina dans cette drôle de tunique rouge, on peut voir finalement un buffalo ou un bull tout court. Cet animal vénéré par l’un (Sitting Bull) et massacré par l’autre (Buffalo Bill), dont on peut aujourd’hui apercevoir les arrières petits cousins européens broutant dans les prés quand on arrive à Genève par l’autoroute du Léman. Je suis passée l’autre jour à l’Auberge communale de Collex Bossy (qui possède le terrain en question à côté de l’autoroute) : le menu bison est à 65 francs par personne et il est conseillé de réserver à l’avance.

 

 


1. Marina Abramovič était au Centre d’art contemporain de Genève du 1er au 11 mai 2014 pour un workshop autour de la Marina Abramovič Method (MAI) où elle proposait au public de participer à la performance Counting the rice. Elle a également tenu une conférence le 7 mai dans le cadre des Talking Heads organisée par la Haute école d’art et de design. C’est à cette occasion qu’ont été diffusés un peu partout dans les lieux culturels les cartons et affiches avec la photo de Marina. Celle-ci date de 2010 et a été prise dans le cadre de sa performance The artist is present au Moma à New York.

2. Du moins quand celle-ci ne rit pas de toutes ses dents comme dans la scène célèbre de la machine à traire.

3. Star pas égotiste pour un sou, doté d’un sens de l’humour et d’une distance qu’il n’a pas eu assez l’occasion d’exploiter dans ses rôles, tant on l’a confiné dans celui du beau blond aux yeux bleus.

4. Sitting Bull a participé à la tournée du Buffalo Bill Wild West Show durant 4 mois, de juin à octobre 1885. Puis, fatigué de l’agitation autour du spectacle, il est rentré chez lui à Pine Ridge en emmenant le cheval qu’on lui avait prêté pour le show. Durant la scène de bataille du spectacle, il apparaissait avec des plumes, le visage complètement peint et vêtu d’une tunique rouge.

5. En vous apprenant par exemple comment boire vraiment un verre d’eau dans un tutoriel qui ressemble à un publi-reportage pour une eau minérale : https://www.youtube.com/watch?v=3MI9b4bC7Mk