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Fabienne Radi
Écrire sur des choses mortes



Choses mortes

Paul Thek couché à côté de sa pièce The Tomb — Death of a Hippie en 1967, Dick York assis présentant ses peintures à la même époque et au milieu d’eux Agnes Moorehead probablement debout dans Ma Sorcière bien-aimée  en 1969.



Le premier corps mort que j’ai vu pour de vrai appartenait à une fille blonde de seize ans. Elle avait terminé sa vie dans les bras d’un sapin au bord d’une route de montagne après une fête d’anniversaire. Les autres passagers étaient mal en point mais en vie. Tous avaient mangé quelques heures auparavant une fondue passablement ratée dans un chalet très isolé. Et beaucoup bu par-dessus la fondue. La fille s’appelait Camille, était dans ma classe au collège et portait le caquelon avec les fourchettes sales emballés dans un sac en plastique posé sur ses genoux au moment de l’accident. Ça se passait au milieu des années 1970 en Suisse dans les environs de Fribourg.

Depuis un bout de temps je m’intéresse à la question du titre. Les titres de livres, de films ou d’œuvres d’art. Tout a commencé il y a très longtemps avec De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites et Pourquoi ne pas éternuer ? J’ai attendu des années avant de voir le film de Paul Newman et la pièce de Marcel Duchamp. Je trouvais les titres tellement beaux que j’avais peur de découvrir les œuvres. Dernièrement je suis tombée sur un titre qui m’a intriguée : Death of a Hippie. C’est une pièce de l’artiste américain Paul Thek. En faisant des recherches je me suis rendue compte que je connaissais déjà la plus célèbre de ses œuvres sans savoir qu’elle était de lui. Ou plus exactement de lui et de Warhol. Son titre est descriptif et n’a rien de particulier : Meat Piece with Warhol Brillo Box. C’est un morceau de viande placé dans une boîte Brillo renversée sur le côté et dont la base est fermée par une plaque de plexiglas. La boîte fait office d’écrin au morceau de viande. Je me suis souvenue que cette pièce m’avait mise mal à l’aise. Il y avait des filaments dégoûtants, on se demandait si cette viande était humaine. Ça mélangeait le propre avec le sale, le brillant avec le stupide, le cruel avec le cru. Pour une fois Warhol n’en sortait pas gagnant et on était assez content. Thek avait réussi à torpiller son esthétique lisse et glacée. Forcément ça n’a fait que redoubler mon intérêt pour La Mort d’un Hippie que je ne connaissais pas.

Camille a été exposée dans une des chapelles funéraires de l’Église située près de notre lycée. Avec une amie nous sommes allées voir sa dépouille quelques jours avant d’assister à l’enterrement. Elle était vêtue d’une sorte de pyjama couleur crevette irisé (ou peut-être une chemise de nuit ? La partie inférieure du cercueil étant fermée, on ne pouvait pas le savoir), sa chevelure blonde et ondulée faisait un casque doré soigneusement réparti autour d’un oreiller en dentelle qui soutenait sa tête qu’on devinait avoir été toute cassée malgré le savoir-faire du thanatopracteur. À cette époque on disait embaumeur. Nous n’avons reconnu que ses cheveux.

Le titre exact de l’œuvre de Paul Thek est Le Tombeau. Mais les gens l’ont très vite appelée La Mort d’un Hippie et le nom est resté. Il s’agit du moulage en cire du corps de l’artiste habillé en hippie — cheveux longs, moustache épaisse, vêtements et chaussures roses — allongé par terre dans un grand caveau genre Toutankhamon. Le hippie a une grosse langue toute sèche qui sort de sa bouche et de drôles de rondelles violettes avec des dessins psychédéliques sur ses joues. On dirait qu’on lui a fait un masque au concombre en remplaçant le concombre par une aubergine cultivée sous acide. Les doigts de la main droite ont été coupés et dispersés autour du corps comme des offrandes pour l’au-delà.

De la racine de ses cheveux bouclés à la pointe de ses ongles manucurés, Camille savait maîtriser son apparence à la perfection. C’était une créature propre, lisse et toujours parfaitement maquillée dont on ne pouvait pas imaginer qu’elle puisse avoir mauvaise haleine ou puer des pieds. Ni même posséder un estomac ou des intestins. Elle connaissait toutes les astuces de l’art cosmétique qu’elle collectionnait en épluchant les pages beauté des magazines féminins. Elle avait toujours l’air de sortir d’une boîte. Une allégorie de l’impeccabilité. Nous, nous étions déjà contaminées par le laisser-aller des années 1970. Camille commençait à être anachronique.

L’artiste Mike Kelley décrit la pièce de Paul Thek ainsi : « un hippie puant et immobilisé dans une décrépitude permanente, de la merde en bâton à la framboise rose. 1 » Pour lui La Mort d’un hippie est un haut-lieu de l’anti-américanisme qui parle le langage de l’Amérique, un langage mineur et vulgaire. Quelques années auparavant Paul Thek a fait une série de Reliquaires Technologiques. Des boîtes en plexiglas contenant des morceaux de cire imitant la chair humaine de manière hyperréaliste. À une journaliste hollandaise il a expliqué qu’il voulait répondre à l’esthétique lisse et froide de l’art minimal2 en introduisant de la chair et en montrant le côté hideux des choses. Et aussi qu’il considérait le Pop art comme l’agence de pub du néolibéralisme. Ailleurs il a ajouté qu’il détestait les hippies et leur vision bienheureuse du monde. Visiblement Paul Thek a compris très tôt que les choses allaient mal tourner pour le Flower Power. La forme qu’il a choisie pour l’exprimer est pour le moins efficace. Il y a dans son hippie plus de Charles Manson que de John Lennon.

Camille rêvait de vivre dans Ma Sorcière bien-aimée. Comme Samantha elle aurait remué le bout de son nez avec un son de harpe en arrière-fond (le bruit de la magie) et hop tous les problèmes domestiques auraient été résolus. Diffusée dans tous les États-Unis de 1964 à 1972, la série a mis des années pour traverser l’Atlantique et la France avant d’arriver sur les écrans suisses romands. Bizarrement les disques du Velvet et autres groupes new-yorkais ont pris moins de temps pour faire le même trajet. Ça créait un décalage temporel de références intéressant. Entre Samantha Stevens toujours bien coiffée et Patti Smith jamais peignée les filles de mon collège n’arrivaient pas à choisir et faisaient le grand écart capillaire. Camille, elle, avait définitivement choisi son camp. Le punk rock ne passerait pas par elle.

Il y a deux acteurs au parcours intéressant dans Ma Sorcière bien-aimée. Le premier c’est Dick York. Il incarne Jean-Pierre, le mari sympathique et maladroit de Samantha. On peut le voir comme une version prématurée de Jim Carrey n’ayant pas eu l’occasion d’exploiter son potentiel élastique. Rapidement Dick accumule la poisse. Quelques années plus tôt il a reçu un chariot sur le dos lors d’un tournage avec Gary Cooper. Depuis il se bourre de médicaments contre la douleur. Il arrive de plus en plus en retard sur les plateaux. Bientôt il va devoir quitter la série. Puis aura de moins en moins de rôles. Puis plus du tout. Puis accumulera les dettes. Puis sera pris en charge par une organisation caritative pour les sans abris. Enfin mourra lentement, dans la misère, d’un emphysème pulmonaire.

Pendant la période où il était Jean-Pierre, Dick York peignait. On peut voir ses œuvres sur le site d’un fan de la série3. Sa peinture pourrait être rangée dans la case « abstraction lyrique vernaculaire ». S’il était né dans le Midwest plutôt qu’à Martigny, l’artiste Valentin Carron aurait pu en faire un objet d’appropriation. Les héritiers n’auraient probablement pas moufté. Il existe une photo de Dick York posant avec ses toiles dans son salon en 1967. Les cheveux courts et bien peignés, vêtu d’un pantalon à pli et d’un polo ajusté, il tient un tableau dans ses bras comme s’il présentait son bébé à une réunion de famille un dimanche après-midi. Il a un sourire timide et emprunté. On ne distingue pas vraiment la composition de la toile et on se dit que c’est tant mieux. Aujourd’hui l’image a un parfum vintage. Hier elle était juste banale. On est touché quand on connaît la fin de l’histoire.

À la même époque, des magazines d’art publient des photos de Paul Thek en plein travail dans son atelier. Il est en salopette, les cheveux longs attachés dans le dos, en train de peaufiner des détails de son effigie en cire. Il y a du bordel partout. Sur une des photos, il s’est couché à côté du hippie. Contrairement à lui, il a les yeux ouverts et pas de rondelles d’aubergine sur les joues. Il ressemble un peu au chanteur Philippe Katerine. La même désinvolture mélancolique. Son bras droit est replié sous sa tête et sa main gauche repose sur son ventre4. Il ne présente pas son bébé dans son salon mais réfléchit à côté de son propre cadavre dans son atelier.

L’autre personnalité intéressante de Ma Sorcière bien-aimée c’est Agnes Moorehead. Avec une méchanceté stimulante elle incarne Endora, la mère allumée de Samantha, qui use de ses pouvoirs magiques sans scrupules. Trente ans plus tôt Moorehead a créé la troupe du Mercury Theater avec Orson Welles. Puis a joué pour lui successivement une mère psychorigide dans Citizen Kane et une belle-sœur frigide dans La Splendeur des Amberson. Tout le contraire d’Endora, créature fantasque qui ne craint aucun excès et passerait comme une lettre à la poste en superstar de la Factory. Agnes Moorehead injecte une note camp dans une production formatée pour les soirées familiales sur canapé. À l’époque elle est septuagénaire et n’a plus rien à prouver. Elle peut s’amuser, se coller des faux-cils épais comme des poils de balai, porter des perruques en forme de pyramides maya ou se tartiner les paupières avec des louches de fards bleu canard. Elle est toujours classe. En un seul mouvement de sourcil elle arrive à télescoper Greta Garbo et Liberace. Après la série elle aura juste le temps de faire une apparition dans un téléfilm sur Frankenstein avant d’être emportée par un cancer du sein.

L’Église du Christ-Roi ressemble à une grosse nummulite en béton posée sur le boulevard de Pérolles. C’est une construction du début des années 1950 dessinée par un émule d’Auguste Perret5. Fribourg est une ville catholique qui a longtemps résisté au modernisme. Ça rimait avec communisme. Là il s’agissait de modernisme dit tempéré et de fonctionnalisme considéré comme modéré. Pas de quoi faire tousser un curé. On accède à l’Église par un grand parvis trapézoïdal légèrement incliné. C’est le genre de détail qu’on remarque quand il pleut ou quand on est en patins à roulettes. Il faut prendre une entrée latérale sur la droite du bâtiment pour parvenir aux chapelles funéraires. Celle qui contenait la dépouille de Camille m’a semblé très haute et surtout très sombre. Sans doute à cause de la couleur du béton brut. Avec ma copine de l’époque nous sommes restées plus d’une demi-heure à fixer le visage et les mains de Camille dans son cercueil. À essayer de comprendre comment ce que nous avions sous les yeux était relié à la personne qui répondait aux questions sur le datif des articles indéfinis à la prof d’allemand quelques jours auparavant. C’était la première fois que nous étions confrontées à ce mystère. Durant toute notre visite je m’attendais à ce que la vraie Camille apparaisse dans l’encadrement de la porte. Elle allait entrer et – comme Paul Thek avec son hippie que je ne connaissais pas encore – se coucher à côté de cette chose qui ne lui ressemblait pas, même si elles avaient les mêmes cheveux bouclés et les mêmes cils soigneusement maquillés. Puis sur un ton offusqué elle nous lancerait en désignant le corps à côté d’elle : « Enfin tout de même ! Je ne peux pas être cette chose-là ! »

Mais non.

Pour composer le titre de ce texte je me suis inspirée d’un article du même Mike Kelley commentant son exposition Uncanny. Ça s’appelle Jouer avec des choses mortes6. J’ai découvert que ce titre avait déjà été réutilisé et détourné quelquefois. Le plus troublant dans cette expression, c’est la juxtaposition de l’idée de jeu avec celle de la mort. Les choses dont parle Kelley sont les objets de ses collections personnelles. Des choses de son enfance et de son adolescence. Je ne sais pas jouer avec des choses mortes pour en faire des œuvres et des expositions comme Mike Kelley. Mais je peux écrire sur des choses mortes. Un autre problème s’est alors posé à moi. Est-ce que je pouvais décemment utiliser le mot choses pour désigner des personnes décédées ? Après réflexion j’en ai conclu que oui, évidemment, si l’on considère la mort comme le passage de l’état de personne à celle d’objet. C’est un processus difficile à comprendre. Et encore plus difficile à décrire. Un peu comme la transsubstantiation pour les catholiques – un bout de pain se transforme en chair du Christ. Sauf que là c’est l’inverse.

Après avoir été exposée à Minneapolis au début des années 1970, l’installation de Paul Thek a soudain disparu.  Il paraît qu’elle aurait été détruite par le propriétaire du dépôt dans lequel elle avait été stockée, à cause de loyers impayés. Ce n’est pas très clair. Aujourd’hui La Mort d’un hippie n’existe plus qu’en photos.

Camille aurait mérité d’épouser un Jean-Pierre fribourgeois qui n’aurait pas eu de problèmes de dos. Il l’aurait fait rire comme Jim Carrey et Philippe Katerine réunis. Elle aurait ouvert un Institut de Beauté sur le boulevard de Pérolles en face de l’Église du Christ-Roi. Grâce aux plaisanteries de son mari elle se serait décontractée. Petit à petit elle aurait appris à se lâcher. Puis elle serait devenue vieille et classe comme Agnes Moorehead. Rien de tout ça. Elle est morte en 1976 avec une dizaine de fourchettes à fondue plantées dans l’estomac.

 

 

1. Mike Kelley, Mort et transfiguration. Une lettre d’Amérique. In : Une anthologie de la revue Texte zur Kunst de 1990 à 1998, Les Presses du Réel, 2010.

2. Interview de Paul Thek par Emy Huff pour le journal néerlandais De Volkskrant, avril 1969.

3. http://www.bewitched.net/filmfax.htm.

4. photos de Fred E. McDrrah, in Artforum, vol. 6, no 3, 1967.

5. Denis Honegger, également architecte de l’Université de Miséricorde (1941) à Fribourg, en collaboration avec Fernand Dumas.

6. Mike Kelley, Jouer avec des choses mortes. Les Cahiers du Mnam, no 93, automne 2005.