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Fabienne Radi
Sur Raymond Carver
à propos de Michael Cimino
en mangeant des chocolats Sprüngli



Carver

La Porte du Paradis, Michael Cimino, 1980 ; Panda géant (Ailuropoda melanoleuca) ;
Assortiment Business Collection of Sprüngli

Derrière la baie vitrée ça n’arrête pas de pleuvoir.
Je lis deux livres en même temps, c’est compliqué.
Un sur la vie de Carver1, un avec les poèmes de Carver2.
Il fait beaucoup trop doux pour la saison, c’est angoissant.
À la page soixante-cinq de Poésie œuvres complètes 9,
Je tombe sur un poème dédié à Michael Cimino.
Ça parle d’un homme qui jongle dans le Wyoming,
On l’aperçoit à travers une fenêtre dans La Porte du Paradis.
Tout le monde peut porter un colt et se pavaner,
Mais jongler, jongler, nom de Dieu, s’exclame Carver
En ajoutant un point d’exclamation après Dieu.
À la page cinq cent cinquante de cette biographie écrite
Par une Américaine dont le nom ressemble à swastika,
J’apprends que Michael a demandé à Raymond
De lui écrire un scénario sur la vie de Dostoievski.
Même qu’il avait d’abord demandé à Soljenitsyne.
Songez un peu : Le Pavillon des Cancéreux qui bosse pour
Voyage au bout de l’enfer avant d’être remplacé  par
Tais-toi je t’en prie ! Vous ne trouvez pas ça incroyable ?
Swastika explique que Michael n’est pas du tout content,
Il trouve le script du Russe ennuyeux et laborieux,
Alors il se tourne vers le minimaliste américain.
Raymond accepte et se met à travailler comme un fou,
Pendant que sa femme Tess rêve de steppes glacées,
Et sûrement aussi d’un tapis rouge à Hollywood.
Pour l’encourager elle lui apporte des chocolats Sprüngli,
Ceux qu’ils ont ramenés de leur voyage en Suisse,
Oh ! Cette confiserie sur ParadePlatz, soupire Raymond
Avant de replonger la main dans une boîte ronde dorée.
Il rêve de créer une Chaire littéraire Spécial Chocolat,
C’est ce qu’on peut lire à la page cinq cent quarante.
Sur la couverture du livre Carver ressemble à un panda,
Cimino l’été passé à Locarno avait une dégaine de ouistiti,
Il expliquait comment on l’avait écarté des studios.
Plus tard sur la Piazza Grande il pleuvait des cordes,
Enroulés dans des pèlerines à motifs léopard on a regardé
Robert De Niro, Christopher Walken et John Savage
Faire la fête avant d’embarquer pour le Vietnam,
Tandis que John Cazale avec sa tête de Kafka dégarni
Restait lui en Pennsylvanie et consolait Meryl Streep.
Lors de la scène de la chasse, le ciel tessinois s’est déchaîné,
On a tous couru se réfugier sous les parasols d’un café,
Il a fallu consommer, la serveuse était brutale et pas sympa,
CHUT ! a dit un client qui voulait suivre le film.
Le lendemain dans un tout petit cinéma de rien du tout,
Ils ont projeté La Porte du Paradis en version Director’s cut.
Le Director en question est tout à coup entré dans la salle
Avec des lunettes de soleil et une drôle de coupe de cheveux.
Il a serré plein de mains dont celles de mon mari et d’un ami,
Puis le générique a commencé et on a tous été emporté
Dans le comté de Johnson pour suivre la guerre du bétail.
Je n’ai pas vu le jongleur dont parle Carver dans son poème,
Mais j’aime imaginer Raymond détaillant la scène des émigrés
Qui font du patin à roulettes dans cette salle incroyable en bois.
La Porte du Paradis a fait couler les Artistes Réunis,
Le projet de film sur Dostoievski s’est peu à peu évaporé,
Et le panda est mort d’avoir trop fumé il y a longtemps.
Dehors il fait un temps de chien, 2016 vient de commencer,
Hier on a mangé un bortsch russe préparé par une amie
Dont le mari aime dessiner des glissements de terrain.
Au moment où je m’apprête à ranger ces deux livres,
Un écureuil passe derrière la vitre l’air complètement ahuri.
À la cuisine je crois qu’il reste encore des chocolats.

 

 

1. Carol Sklenicka, Raymond Carver, une vie d’écrivain, Éditions de l’Olivier, 2015.

2. Raymond Carver, Poésie, œuvres complètes 9, Éditions de l’Olivier, 2015.