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Fabienne Radi
L’art tiré par les cheveux de Nina Childress






Il en va de la natte comme de la frange : l’une et l’autre sont de bonnes affaires en matière de potentiel sémiologique. Il y a déjà un certain bail, Roland Barthes s’était penché sur la seconde (la frange donc)1 pour analyser comment les studios hollywoodiens avaient su tirer tous les bénéfices de cette particularité capillaire dans les péplums des années 50/60. Un coup de ciseau bien ajusté vous transformait n’importe quel acteur transpirant les plaines du Texas en patricien romain tout ragaillardi par une séance dans les thermes. Marlon Brando, Tony Curtis, Rex Harrison, Martin Landau, James Mason, tous ont eu droit au front garni de bouclettes plus ou moins bien peignées pour exprimer leur romanité dans Cléopâtre, Spartacus et autre Jules César, aidés dans cette tâche il est vrai par la toge et les sandalettes, qui vous cassent aussi sec toute panoplie de cow-boy essayant sournoisement de s’imposer par persistance rétinienne dans l’œil des cinéphiles ayant trop consommé de westerns.


Geronimo contre les petites filles modèles

Passons à la natte. Celle-ci est généralement associée à l’enfance, surtout si elle se présente par paire. Les tresses, c’est l’apanage des petites filles modèles, ou qui font semblant de l’être, ou qui n’arrivent pas à s’avouer qu’elles ne le sont plus : à cet instant Laura Ingalls de La Petite Maison dans la Prairie clignote en rythme dans le coin gauche de votre cerveau. En poussant la mèche, on pourrait dire que les cheveux dénoués vont de pair avec la perte de la virginité, autrement dit qu’on arrête plus ou moins de se faire des tresses lorsqu’on attrape du poil au pubis. Tout ça concerne évidemment une époque où les codes étaient respectés et suivis au premier degré, autant dire il y a très très longtemps, mais continuons de faire comme si.

Retour aux westerns scotchés sur les rétines : dans bon nombre d’entre eux, les gentils Indiens ont des tresses attachées par de jolis brins de laine colorés tandis que les méchants Indiens ont des tignasses qui n’ont jamais vu l’ombre d’une dent de peigne et sont retenues tant bien que mal par un bandeau façon Geronimo immortalisé par Edward S. Curtis. Ici la natte n’affiche pas la virginité mais le degré de civilité. En gros, quand on sait partager une mèche de cheveux en trois et la nouer avec soin, c’est qu’on est capable de parler avec John Wayne sans avoir d’intention sur son scalp. Natte = bon sauvage apte à maîtriser ses cheveux donc ses pulsions.


Soudain l’effet Sissi

C’est ici que surgit inopinément Sissi. Ou plus exactement L’effet Sissi, titre donné par Nina Childress à sa dernière exposition au Mamco2 qui présente quelques facettes déjantées, mais pas seulement, de la cadette des Wittelsbach. On subodore que Childress a choisi ce titre pour mettre tout de suite le spectateur au parfum, celui qui fait que soudain dans la rue un inconnu vous offre des fleurs. Ici pas d’odeur, pas d’inconnu, pas de fleurs, mais soudain dans l’exposition vous voyez des NATTES partout. Normal c’est l’effet magique d’Impulse3 dégagé conjointement par l’Impératrice d’Autriche, la duchesse de Bavière et la reine de Hongrie qui, ça tombe bien, ne forment qu’une seule et même personne.

Nina Childress n’en est pas à son premier coup de Sissi. Elle nous l’a déjà servie version Romy poupine couronnée par Karlheinz Böhm dans un technicolor mal réglé qui faisait friser la conjonctive (Sissi couronnée, 2007). Lorsqu’elle tombe sur un os intéressant (ce qui est assez fréquent quand on travaille sur une anorexique), Childress sait le ronger jusqu’au bout. Dans L’effet Sissi, elle dégage de nouvelles facettes du motif pop qu’est devenue Elisabeth de Wittelsbach, motif qu’elle retourne, étire, tord, triture en tous sens jusqu’à le transformer en objet peint pas toujours bien identifié avec lequel elle nous laisse nous dépatouiller selon nos degrés de connaissance en histoire de la peinture comme en biopic de princesse tourmentée. Si vous pensez à Picabia et à Diana, vous êtes sur la bonne voie.

Fini Romy sur pellicule, Nina s’attaque ici aux statues de Sissi en dur. D’une part celle de marbre blanc (qu’on dirait en sucre glace) exposée à la Hofburg de Vienne, d’autre part celle sombre et acérée découpée dans le bronze et érigée sur le quai du Mont-Blanc  à Genève. Dans L’effet Sissi, chaque statue a son tableau et chaque tableau a sa salle. Dès la première (Sissi en sucre), Childress décline à l’envi le motif de la natte :

1) en zoomant sur la tête de la statue dont la tresse blanche enroulée en couronne suggère une volonté de porter sa virginité4 comme un trophée (on notera que cette coiffure était d’ailleurs souvent adoptée par les institutrices des plaines du Midwest, cf. Laura Ingalls adulte dans la petite école de la petite maison dans la prairie)

2) en ajoutant en écho un tableau intitulé Le vilain chinois dont toute la chinoiserie ne tient qu’à une seule et interminable natte (à l’instar de la romanité par la frange) comme celle des blanchisseurs chinois dans les westerns. Indiens, Chinois, Bavaroise, tout se croise, c’est le principe même de la natte.

3) en choisissant comme toiles de fond de ce duel capillaire Orient contre Occident deux grandes peintures représentant le Château de Schönbrunn. La couleur jaune de cette pâtisserie architecturale semble avoir déteint sur un des murs adjacents, du coup on se prend à imaginer, juste pour le plaisir d’en remettre une couche, que c’est pour démontrer la suprématie de la tresse blonde montée en couronne tel un trophée (Sissi) sur la tresse noire  portée sur l’épaule comme un fouet(le vilain chinois), quitte à faire tousser Edward Saïd5 dans sa tombe par ces élucubrations néo-colonialistes.

4) enfin en basculant dans la mise en abîme avec un petit Autoportrait de l’artiste en statue de Sissi (2010), qui reprend le motif du tableau principal sur un coin de mur d’ailleurs pas mal salopé, histoire de nous faire croire que l’autoportrait vient d’être peint sur le pouce et in situ. Tous ces subterfuges picturaux nous rappellent qu’il y a du child dans la Childress, surtout quand elle se fait des tresses.

SAPPERDIBIX ! (= saperlipopette en dialecte bavarois) : en observant de plus près ce fameux autoportrait, on est soudain bluffé par la ressemblance de l’artiste avec une autre Sissi, plus contemporaine et plus à l’Ouest, qui a longtemps incarné les adolescentes fragiles et fêlées dans le cinéma américain :  l’actrice Sissy Spacek dont on se rappelle alors les affres de la puberté mises en scène par Brian de Palma dans Carrie (1976), film qui analysait sous des flots de sang ce fameux moment où les filles sont censées dénouer leurs tresses. Tiens donc.


De l’influence du diminutif sur le comportement des femmes enfants

Cent ans avant Lady Di, avec laquelle elle a partagé une tendance à l’anorexie, un mari pataud et un mariage à vau-l’eau, Elisabeth Amélie Eugénie de Wittelsbach a inauguré sans le savoir l’invention de la personnalité historique comme figure pop. Et tout a commencé par son surnom. Se faire appeler Sissi (Sisi en autrichien) de 0 à 61 ans est tout de même assez particulier et va de pair finalement avec les tresses qu’elle a portées régulièrement (d’abord sur les épaules puis sur la tête) tout au long de sa vie. L’emploi d’un diminutif est toujours un truc bizarre pour ajouter de la fragilité à des créatures qui ne le sont pas tant que ça mais auxquelles on fait croire (ou qui se forcent à croire) qu’elles n’ont pas bougé depuis leur première communion. Sissi s’insère ainsi dans une liste de surnoms formés par syllabes répétées (ça marche en particulier avec la voyelle –i-, dites mimi puis momo et vous aurez compris) qui vont comme un gant aux femmes enfants. Quelques exemples passés d’une manière ou d’une autre à la postérité  et qu’on a trouvés comme ça au débotté, en feuilletant un vieux programme TV :

Fifi Brindacier (version française)
Pippi Langstrump (version originale)
Mimi Mathy (version courte)
Zizi Jeanmaire (version music-hall)
Kiki de Montparnasse (version noir/blanc)

On remarque au passage que Sissi est le seul surnom qui se suffit à lui-même, sans besoin d’adjonction d’un nom supplémentaire. Même aujourd’hui Gaga ne fonctionne pas sans Lady. Sur ce on pénètre dans la deuxième salle. 


Remballez-moi le Lac des Cygnes

Il faut avoir un estomac bien accroché pour suivre Nina Childress. Déjà au niveau des couleurs : après le jaune vésicule biliaire du Château de Schönbrunn, on passe au vert glauque avec une pointe phosphorescente qui vous appuie sur la région du foie. Devant vous une série de jeunes baigneuses, dans le plus simple appareil comme on dit, jouant avec des cygnes qui savent profiter de tous leurs orifices (ceux des baigneuses donc). Oui, vous avez bien compris et vous visualisez parfaitement la scène. Il est temps de se rendre à l’évidence, les Grecs avaient raison6, avec un cou comme ça, cet animal-là est fait pour ça, malgré Tchaïkovsky, Le Lac des Cygnes et toutes ces ballerines névrosées en tutus et pointes qui font fantasmer depuis des lustres les jeunes comme les vieilles petites filles sur cette bestiole à plumes censée représenter l’élégance et la pureté. D’ailleurs le tableau de la seconde sculpture de Sissi (Statue en bronze, 2010), situé juste à côté, enfonce le clou : on y voit un Jet d’eau genevois à la symbolique évidente se dresser entre la statue en bronze (Sissi toute d’anorexie passée au cutter) et la découpe fantomatique  de la statue en marbre (Sissi en sucre, nettement plus dodue). Le cygne noir contre le cygne blanc, la vilaine Odile contre la gentille Odette, c’est sûr Piotr Illitch7 est planqué derrière le thuya, quant à Siegfried, contrarié par les dérives du scénario, il a finalement opté pour un canard.

Pour calmer le jeu, on pivote de 180 degrés et on essaie de se concentrer sur Le Mystère bulgare II (qui fait écho à son homonyme I un peu plus loin, dans la même stratégie du doublon utilisée pour les portraits et les statues, genre — allez, j’en fait un deuxième vite fait mal fait). Forcément on cherche encore à voir des volatiles (avec quelques efforts apparaît plus ou moins distinctement un congrès de pingouins sur une banquise) alors que les motifs abstraits des deux peintures sont, selon l’artiste qu’on a cuisinée à ce propos, une reprise bien dézinguée d’une vieille pochette de disque (Le Mystère des Voix Bulgares, 1975), le fameux mystère résidant dans le fait que ce célèbre chœur féminin était composé de chanteuses sélectionnées pour leurs voix stridentes et haut perchées. Des voix de petites filles donc. Et quand on se rappelle soudain que les tresses font partie intégrante du costume folklorique bulgare, la boucle est bouclée.

Enfin pas tout à fait. On a gardé le meilleur pour la fin avec un dernier coup de natte qui claque comme une baffe. En retournant dans le couloir du Musée, on tombe en effet sur High Fidelity (2010), un tableau où se croisent une squaw hollywoodienne façon Nathalie Wood dans La Prisonnière du désert (John Ford, 1956) et une image de Sissi chevauchant un étalon dressé sur ses deux pattes au-dessus de laquelle flotte un étrange monolithe noir à la Kubrick qui vient donner à l’ensemble une touche abstraite géométrique, alors que dans le coin supérieur gauche émerge le croquis improbable d’une selle d’amazone qui tombe un peu comme un cheveu dans le paysage. Mais ce qui frappe tout de suite le spectateur, c’est la natte de la jeune indienne au premier plan qu’on dirait comme balayée par un coup de vent et qui gicle littéralement hors du tableau sous forme de languette en carton, masquant tout le visage de la squaw dont on ne saura par conséquent jamais s’il s’agissait de Nathalie Wood ou pas.

Alors on se dit que décidément dans la peinture de Nina Childress une natte peut en cacher beaucoup d’autres et qui sait peut-être même qu’un jour elle sifflera trois fois.

 

 

1 Les Romains au cinéma, Mythologies, Roland Barthes, Le Seuil, 1957.

2 L’effet Sissi, Nina Childress au Mamco Genève, du 8 juin au 18 septembre 2011

3 Soudain un inconnu dans la rue vous offre des fleurs : c’est l’effet magique d’Impulse. Célèbre pub des années 80 pour un parfum bon marché créé par Fabergé.

4 Virginité toute symbolique évidemment, Sissi ayant donné naissance à 4 enfants. On profite de cette note pour faire remarquer que cette statue montre Sissi avec une tresse ET une frange. Donc virginité + romanité. Mais on n’a pas le temps ici de développer cet intéressant doublé.

5 Théoricien, critique et écrivain américain d’origine palestinienne qui  a écrit L’Orientalisme (1978), texte fondateur pour les études postcoloniales.

6 Ceux-ci avaient déjà compris tout ce que l’on peut faire avec un cygne et une jeune fille dans un épisode célèbre de leur mythologie, celui de Léda séduite par Zeus transformé en gracieux volatile. A remarquer que Léda porte des tresses dans la plupart des représentations de cette scène.

7 Prénoms de Tchaïkovsky, l’auteur fameux du fameux Lac des Cygnes, dans lequel il est question d’un prince (Siegfried) qui n’arrive pas bien à se décider entre un cygne noir (Odile) et un cygne blanc (Odette).