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Fabienne Radi
L’appel de l'art par la barbe de l’ouest






Où il sera question de la barbe de John Baldessari, de Jason Schwartzman comme possibilité de gendre idéal, d’un essaim de John américains, de l’obsolescence programmée du méridien de Greenwich, d’un rappeur qui a failli être architecte, d’un chanteur de rock qui semble dire pas mal de conneries, des particularités capillaires d’une catégorie d’artistes vieillissants et des dangers de l’art trop sympa, tout ceci en 14’807 signes espaces compris.



John Baldessari est décidément un type épatant. Pour plein de bonnes raisons dont une qui date de l’automne dernier. Il a en effet participé à un clip vidéo particulièrement réussi dont l’objectif était de promouvoir l’art de la côte ouest (on parle ici de la Californie, pas de la Pointe du Raz).

Même en ne connaissant rien à l’art contemporain américain, le nom John Baldessari est déjà un promesse en soi pour n’importe quel péquin européen qui sent l’appel de l’Ouest dès qu’il franchit le méridien de Greenwich, méridien qui, rappelons-le, traverse la France du Havre à Lourdes en passant par Le Mans, Argentan, Niort, Cognac et Mont-de-Marsan.

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Un cri s’écrit sur l’écran. En format panoramique 35 mm anamorphosé. Déboule dans un nuage de poussières une flopée de cavaliers sur fond de Monument Valley. On distingue d’abord John Wayne et son embonpoint de dernière heure contenu dans une chemise à carreaux, puis John Ford avec son fameux bandeau sur l’œil gauche, talonné par John Travolta et le sien en éponge retenant une abondante chevelure ébouriffée, plus loin on aperçoit John Steinbeck essayant de les suivre sur sa mule mais c’est dur, d’ailleurs il se fait bientôt dépasser par John Dillinger qui a préféré d’autres types de chevaux au volant d’une Ford Model A, sur la banquette arrière de laquelle on reconnaît, lentement et par à-coups, parce qu’ils sont secoués comme des pruniers à cause des nombreux cailloux encombrant la piste, John Malkovich, John Cage, John Waters et surtout John McEnroe qui brandit rageusement sa raquette comme une mitraillette par la fenêtre, ce qui a l’air d’agacer pas mal les trois autres coincés contre la portière, enfin, très très loin derrière tout ce petit monde, telle une voiture-balai à la fin du Tour de France, John Deere chevauchant fièrement un de ses  tracteurs, modèle 730 highcrope de 1959, dont la couleur vert pistache se détache parfaitement sur les falaises de grès rouge en arrière-plan, composant ainsi une image idéale  pour un test de dépistage du daltonisme. Une fois passée, la bande des John rétrécit en s’éloignant vers l’horizon tandis que le cri écrit réapparaît sur l’écran, se compresse comme un soufflet d’accordéon avant de se superposer sur lui-même pour former une sorte de rosace néo-gothique qui évoque la figure de Félix le Chat : 

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Voilà pour l’effet John1, prénom qui concentre à lui tout seul l’essence de l’américanité pour qui n’a jamais mis les pieds hors de la zone euro. Ajoutez-y Bal-des-sa-ri, en creusant la langue sur les consonnes sifflantes et en appuyant à fond sur le deuxième A, ce qui est à la portée de n’importe quel quidam-qui-ne-sait-même-pas-où-est-Rimini, l’exotisme italo-américain est alors à son comble.

Reprenons. En plus du nom merveilleux dont il est doté mais pour lequel il n’a finalement aucun mérite,  John Baldessari est une figure majeure de l’art américain de la côte ouest, et c’est à ce titre qu’il a été engagé pour l’opération Pacific Standard Time, qui n’est pas du tout une compagnie de croisières de luxe pour retraités américains désireux de s’amuser entre gens fortunés en batifolant sur les mers du Sud2 (ça c’est la Pacific Princess Cruises), mais une vaste entreprise de communication lancée par le Getty Museum et d’autres institutions culturelles californiennes pour célébrer la richesse de la scène artistique à Los Angeles de 1945 à 1980.

Soyons exacts : Pacific Standard Time c’est en fait le nom du fuseau horaire du Pacifique, plus connu sous l’appellation PST, ce qui nous ramène quelque part au méridien de Greenwich susmentionné qui définit l’heure solaire moyenne dans l’ancien système GMT à partir de la rotation de la Terre autour du Soleil, bien que le PST, lui, fasse référence au nouveau système de Temps universel coordonné UTC, calculé à partir de 400 horloges atomiques d’une précision quasi parfaite réparties dans le monde, système en vigueur depuis 1972 mais qui pose problème au niveau de la coordination, les planètes ne faisant pas leur révolution de manière aussi exacte que les horloges atomiques, du coup il a fallu rajouter une seconde intercalaire de temps en temps pour combler ce vide de temps, ce qu’on a déjà fait 24 fois depuis 1972, mais cette solution assez compliquée coûte bonbon (qu’on pense simplement aux réglages des ordinateurs), aussi les astronomes du monde entier sont-ils en train de se mettre d’accord pour laisser tomber ces fichues secondes intercalaires, et donc faire fi du système Greenwich, ce qui arrangerait tout le monde, hormis  les Anglais qui perdraient un symbole de leur puissance victorienne, mais aboutirait aussi à ce que midi arrive un beau jour à minuit, dans environ 36'000 ans, mais là on s’éloigne un peu de notre propos.

Le PST du Getty Research Institute propose depuis l’automne 2011 un chapelet de manifestations artistiques3 dans l’objectif de proclamer haut et fort à peu près ceci : question art, Los Angeles n’a absolument rien à envier à New York, même si elle est longtemps restée dans son ombre. Ça rappelle les relations complexes entre New York et Paris que Serge Guilbaut a très bien racontées dans un fameux livre4. Le pourquoi du comment tricoté au combien de l’opération ne nous intéresse pas vraiment ici. En revanche l’un des clips promotionnels intitulé Jason Schwartzman celebrates John Baldessari a retenu toute notre attention, et ce d’autant plusqu’on a dû le regarder une bonne dizaine de fois avant d’arriver à décrypter les paroles enfouies dans la barbe de Baldessari qui c’est sûr aurait fait un très mauvais logopédiste.  

Trois clips vidéo ont été créés pour cette opération de promotion californienne. Chacun d’eux fonctionne sur le principe d’un duo mixant une figure tutélaire de l’époque (les Eames, Ed Ruscha, John Baldessari) avec une personnalité de la pop culture actuelle (Ice Cube, Anthony Kiedis, Jason Schwartzman). Les duos marchent plus ou moins bien. Celui formé par Ice Cube et les Eames a été filmé en noir-blanc dans la Case Study # 8 conçue par le couple de designers au milieu des années 40. Lunettes de soleil pilote, barbe soigneusement taillée et diamant à l’oreille, le rappeur nous révèle qu’il a suivi autrefois des études d’architecture et expose d’une voix de basse les avantages de la construction modulaire, on voit passer en arrière-fond des images de Ray riant de toutes ses dents tandis que Charles reste plus circonspect derrière son nœud papillon. Pas de quoi casser trois pattes à une Lounge Chair. Le second duo réunit Ed Ruscha et Anthony Kiedis dans une voiture qui glisse sur les avenues de L.A. tandis que des mots écrits dans la fameuse typo inventée par Ruscha apparaissent sur les immeubles adjacents. Pour ceux qui ne le sauraient pas (comme moi), Anthony Kiedis est le chanteur du groupe Red Hot Chili Peppers. Un type qui, selon sa notice Wikipédia, a déclaré des choses comme « J'ai hérité de mon père mon insatiable désir de rencontrer les plus belles filles du monde » ou encore « La destruction nous mène sur un chemin très chaotique, mais elle nourrit aussi la création » ne nous inspire a priori aucune confiance, mais comme il discute tout de même avec Ed Ruscha, on veut bien essayer de lui pardonner.

Le duo gagnant est sans conteste celui formé par John Baldessari et Jason Schwartzman. Dans un désordre professionnel et sans hiérarchie familiale, Jason Schwartzman est : l’acteur fétiche de Wes Anderson, le cousin de Sofia Coppola, le neveu de Francis Ford Coppola, le fils de Talia Shire (Adriaaaan dans Rocky), le cousin de Nicolas Cage, le chanteur solo du groupe Coconut Records et le héros principal de la série HBO « Bored to Death ». C’est à dire un homme qui cumule pas mal de références (américaines) dans un corps qu’il s’efforce de mettre au service d’autres références (européennes). Jason Schwartzman semble en effet chercher désespérément le fantôme d’Antoine Doinel qui sommeille en lui. Dans la série précitée créée par Jonathan Ames, il incarne un écrivain new yorkais qui enquête comme détective privé pour gagner sa vie, les éditeurs ne se pressant pas au portillon. Exactement comme le personnage joué par Jean-Pierre Léaud dans « Baisers Volés » auquel il a emprunté non seulement l’imperméable, la mèche et le regard ahuri, mais aussi le goût pour les filles compliquées et les situations emberlificotées dont il s’extirpe grâce aux mêmes répliques décalées. Schwartzman se présente comme une version simplifiée, voire édulcorée, du personnage créé par Jean-Pierre Léaud. Une version californienne en somme (même si la série est new yorkaise). L’inquiétante étrangeté qui surgissait de l’équivocité du jeu de Léaud5 a fait place à un truc plus lisse, plus propre, plus sympa. Jason Schwartzman, c’est un peu le gendre idéal pour la belle-mère bobo cosmopolite. Une compression de ce qui est cool, aisé et cultivé, et qui se situe symétriquement sur l’échelle sociale américaine à l’exact opposé du poor white trash6 que l’on pourrait traduire de manière absolument non littérale par affreux, sale et texan. C’est d’ailleurs ce qu’a bien compris le département communication du « New Yorker » qui a engagé récemment l’acteur pour promouvoir l’application IPad de son magazine. Dans un segment marketing bien défini à haut potentiel culturel en zone urbaine, tout le monde aime Jason Schwartzman. Et c’est vrai qu’il est charmant, même s’il devrait faire attention à ne pas abuser de cette propension à susciter la sympathie qui va durer  on ne sait pas trop combien de temps. Trop de sympathie tue la sympathie.

Retour au clip. Alors qu’il est en train de prendre congé d’un ami devant l’entrée du Los Angeles County Museum of Art dans lequel il ne veut pas entrer parce qu’en substance avec les musées on en a toujours pour des heures et qu’en plus on est pas sûr de tout capter !, Jason Schwartzman voit soudain apparaître sur la façade une tête géante de John Baldessari qui se met à lui parler. On dirait Dieu apparaissant à Moïse au bord du Jourdain après sa fuite d’Egypte, avec le cactus de l’entrée du Musée dans le rôle du Buisson Ardent. Quoique en y regardant bien, Baldessari ressemble davantage à Obi Wan Kenobi joué par Alec Guiness dans «Star Wars» qu’aux différents portraits de Dieu peints par Michel-Ange dans la chapelle Sixtine. Barbe trop courte et cheveux trop fins pour faire le démiurge, le rôle siérait mieux à Olivier Mosset. Lawrence Weiner  peut-être ? A partir de cette singularité capillaire, on note au passage que les artistes conceptuels vieillissent souvent sur le modèle du vieux sage, ce qui est réjouissant pour ce mouvement artistique et détonne pas mal quand on compare avec d’autres domaines où pullulent les vieux beaux qui ne lâchent pas le morceau, que ce soit dans la politique (Berlusconi), le cinéma (Stallone) ou le show business en général (Johnny Hallyday et autres chanteurs à poils teints).

Mais le duo Baldessari/Schwartzman fait aussi penser à une scène de « New York Stories » où Woody Allen, sortant de chez l’épicier, se fait apostropher par la tête géante de sa mère qui apparaît dans le ciel de Manhattan et se met à le sermonner. Dieu, mère juive ou artiste reconnu, c’est finalement le même combat mené par une figure d’autorité s’efforçant de convaincre un interlocuteur qui, lui, cherche en vain une porte de sortie. Chacun des trois en reviendra avec une révélation : celle de sa mission envers le peuple juif pour Moïse, celle de la nécessité de continuer sa psychanalyse pour Woody Allen, celle de l’intérêt de l’art contemporain pour Jason Schwartzman.

Dans son entreprise de persuasion, Baldessari ne manque pas d’arguments. Après une comparaison audacieuse entre l’art et le gorgonzola, des explications à la hache de l’impressionnisme et du cubisme, ou encore une confidence personnelle sur l’effet lacrymal que lui fit jadis une toile de Mondrian, l’artiste californien conseille finalement au comédien new yorkais, qui lui avoue avoir surtout très peur de ne pas saisir l’art, d’entrer dans le Musée et de regarder les œuvres tout simplement, sans se laisser intimider. Art could be fun, termine Baldessari.

C’est là qu’on tique un poil, surtout que cette dernière réplique fait visiblement fondre Schwartzman qui se dirige alors vers la grosse tête barbue pour la prendre dans ses bras tandis que la chanson « Any Fun » chantée par lui-même clôt le clip dans un happy end pur jus hollywoodien. Oui, l’art ça peut être amusant, divertissant. Bien sûr, l’art ça n’est pas que de la prise de tête. Mais tout de même, est-ce qu’on n’est pas là en train de glisser un tout petit peu vers la justification de ce qu’on pourrait nommer l’art sympa, qui permet certes aux institutions de faire le plein de visiteurs, mais de visiteurs qui viennent voir de l’art comme ils iraient se faire une french manucure ou suivre un cours de cuisine japonaise ? Pourquoi pas, il y a même un truc réjouissant à sortir l’art d’une certaine sacralisation (Malraux rassieds-toi), mais ce serait dommage de  le réduire à ça, qu’il soit californien ou pas. Inutile de pousser les visiteurs de musée vers une attitude consumériste qui est déjà éminente et bouffe tout autre type de rapports. Il y a des œuvres d’art qui méritent qu’on fasse du boulot pour les atteindre même si ce n’est pas toujours fun d’y arriver. On a récemment parlé de la dictature du cool7 à propos de Apple et de son talent à mixer marketing et contre-culture, il faudrait faire gaffe à l’hégémonie du sympa qui s’installe dans une certaine forme d’art et donne déjà de l’eczéma. On est bien d’accord, l’art peut être fun. Mais pas que.

Hormis ce détail pas si infime que ça, le clip montre aussi que l’art de la côte ouest possède un sacré atout : celui de la proximité d’Hollywood. En plus de n’avoir pas cessé d’inséminer le travail des artistes du coin, la Mecque du cinéma sait aussi prêter son savoir-faire à ceux qui veulent promouvoir celui-là. Jason Schwartzman celebrates John Baldessari est un petit film qui mixe en 4 minutes 44 secondes et avec un talent très énervant8, le cinéma illusionniste inauguré par Méliès, le rythme des screwball comedy de Howard Hawks et l’humour potache des films de Jud Apatow.

Ah tiens, on dirait qu’il y a nouvel essaim de John qui se profile à l’horizon !

 

Jason Schwartzman celebrates John Baldessari :
http://www.youtube.com/watch?v=iMR4CqwEnAA&feature=player_embedded#!

 

 

1 John me semble appartenir davantage à la mythologie américaine que britannique. La faute à John Ford et John Wayne. Peut-être est-ce dû aussi à la couronne britannique qui n’a produit aucun John. Que des Henri, des Richard, des Edouard, des George et des Charles.

2 comme dans la série TV culte The Love Boat, traduite en français par La Croisière s’amuse, 249 épisodes produits par Aaron Spelling entre 1977- 1987 sur la chaîne américaine ABC. Mais surtout comme dans la formidable nouvelle de David Foster Wallace intitulée Un truc super auquel on ne me reprendra plus (2005, Au Diable Vauvert), dans laquelle l’auteur fait un récit épique d’une croisière de luxe en mer des Caraïbes.

4 Comment New York vola l’idée d’art moderne à Paris, Serge Guilbaut, 1984

5 Pour André S. Labarthe, la force énigmatique de Jean-Pierre Léaud vient du fait qu’il surgit comme un signe dans l’écriture chinoise, le signe ne correspondant pas au sens ; on ne sait jamais où il est, il mélange la violence à une extrême délicatesse. Propos tirés du film documentaire Léaud l’unique de Serge Le Péron, 2001.

6 voir à ce propos un livre qui vient de sortir et semble épatant : Poor White Trash, la pauvreté odieuse du Blanc américain, Sylvie Laurent, Presses de la Sorbonne, 2011.

7 Apple, la tyrannie du cool, un film de Dimitri Kourtchine et Sylvain Bergère diffusé sur Arte en décembre 2011, disponible sur ARTE VOD.

8 énervant parce que de ce côté-ci de l’Atlantique, on n’arrive pas à produire des outils de promotion et de transmission de l’art aussi bien fichus !