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Fabienne Radi
La raquette magique




Ernest Hemingway, Jacques Tati, Roger Federer, Musca domestica, David Foster Wallace, Gilles Deleuze.




Courir après une mouche avec une raquette est une expérience singulière qui peut s’avérer instructive à plus d’un titre et ne mérite donc pas d’être traitée par dessous la jambe.

C’est le début de l’été. Chaque musca domestica dont on croise la trajectoire pond environ un millier d’œufs durant les quelques semaines de sa vie, à raison de plusieurs pontes de 100 à 150 œufs tous les 3-4 jours et de préférence dans des matières organiques en décomposition, celles-ci offrant des conditions idéales, tant au niveau de la température que du taux d’humidité, pour le bon développement des larves, qui vont elles-mêmes devenir des mouches adultes en moins d’une semaine et perpétuer exponentiellement l’espèce. C’est donc sans aucun état d’âme particulier que l’on éliminera tout spécimen ayant le culot de déployer ses ailes dans notre champ de vision.


Esclave, chasse les mouches

La chasse aux mouches est aussi universelle qu’intemporelle. Ceux qui ont fait du latin savent que les Romains utilisaient de jeunes esclaves pour mener à bien cette tâche, puer abige muscas 1!. Entre deux pages du dictionnaire Gaffiot, ils ont aussi appris que les servantes sont toujours bonnes, ancillae bonae sunt, ou encore qu’il est vraiment impératif de détruire cette racaille de Carthage, Carthago delenda est, bref des informations bien pratiques pour mémoriser des règles de grammaire mais un peu anachroniques à une époque où les femmes de ménage font des procès et où Carthage est devenue une banlieue sécurisée de Tunis très prisée par les diplomates à la retraite. Pour autant il y a toujours des mouches, et pas qu’en Italie ou en Afrique du Nord.  

Depuis le mois de mars de cette année on peut voir devant les caisses de la Migros une armada soigneusement mise en scène de produits contre les insectes dans des emballages jaunes vif parsemés de fourmis, araignées, guêpes, taons, mites et autres bestioles suffisamment stylisées pour qu’on puisse les identifier d’un seul coup d’œil entre deux manœuvres de chariots dans la file d’attente. Cette année, la star du rayon c’est incontestablement la raquette électrique. Pour le prix d’une bouteille d’huile d’olive même pas pressée à froid, vous pouvez vous offrir cet engin magique qui fonctionne avec 2 piles et s’enclenche par un petit interrupteur discrètement disposé sur le manche. La grille de la raquette s’électrifie aussitôt, émettant un léger couinement qui fait un peu froid dans le dos, c’est le seul bémol que l’on pourrait trouver et qu’il serait d’ailleurs utile de communiquer au fabricant par le biais de la M-Infoline au 0848 84 0848, si quelqu’un pouvait se dévouer. Ce grésillement,  accompagné épisodiquement d’une étincelle semblable à celle d’un allume-gaz, met l’utilisateur dans une disposition psychologique un peu désagréable l’empêchant de profiter pleinement de la technologie de son nouvel instrument. Ce qui est assez paradoxal quand on songe à tous les moyens qui ont été inventés jusqu’à aujourd’hui pour se débarrasser des insectes. Franchement, est-ce que mourir noyé dans une bouteille d’eau sucrée, agoniser lentement par asphyxie sur une de ces atroces spirales jaunes autocollantes ou se faire écrabouiller par une tapette en plastique à FS 4.90 le pack de 5 est un sort plus enviable ? La raquette magique permet une élimination propre et instantanée, ce qui est finalement tout bénéf pour les deux parties. Les concepteurs de ce nouveau produit Optimum (c’est le nom de la gamme anti-insectes) ont même prévu une mini-brosse astucieusement intégrée dans le manche pour nettoyer la grille sans l’abîmer.

Au-delà de ce petit inconvénient sonore auquel on s’habitue avec le temps, ce qui est vraiment épatant avec cet engin c’est la soudaine plus-value du geste qu’il permet. On n’est plus un vulgaire liquidateur d’insectes qui se contente d’appuyer mollement sur la valve d’un spray pour diffuser des nuages de perchlordécone dans l’atmosphère, on devient un véritable chasseur de diptères. Au même titre que la chasse à l’ours, au canard, à l’éléphant, à la perdrix ou à l’orignal, la chasse à tout ce qui, en gros, possède 2 ailes, 4 pattes et mesure moins de 5 centimètres, devient une activité qui acquiert ses lettres de noblesse. Tout ça grâce à la raquette qui permet des variations chorégraphiques infinies du bras, et même du corps tout entier, choses tout à fait impensables avec la traditionnelle tapette-à-mouches nécessitant un petit geste sec et étriqué du seul poignet. On peut alors délirer dans un contexte domestique, se prendre à la fois pour Roger Federer et Hemingway sans quitter son salon. Et dans une étincelle électrique, pourquoi pas Nicolas Tesla.  Le sport, l’aventure et la science réunis dans un objet faussement anodin qui se range dans le placard à balais.


L’invention du style prolétaire

Parlons un peu tennis. Dans son Abécédaire (1988), Gilles Deleuze interrogé par Claire Parnet parle à sa manière de ce sport à la lettre T. Joueur assidu dans sa jeunesse, le philosophe explique qu’il y a des champions créateurs et des champions pas créateurs. Les pas créateurs,  ce sont ceux qui portent à une puissance inégalée un style déjà existant, comme Ivan Lendl. Les créateurs, eux, inventent de nouveaux coups et introduisent de nouvelles tactiques. Deleuze exprime son admiration pour Björn Borg qu’il place dans les grands créateurs par son invention du style prolétaire2. Selon lui, le joueur suédois n’a pas seulement accompagné le grand tournant de la démocratisation du tennis, il a créé le style d’un tennis de masse que l’on peut résumer ainsi : fond de court + liftage + balle haute. C’est l’invention d’un jeu populaire, opposé aux principes aristocratiques qui ont prévalu à la naissance de ce sport. N’importe qui peut comprendre ce jeu-là, affirme Deleuze qui voit Borg comme Jésus : un aristocrate qui va au peuple. Dans cette configuration, John McEnroe représente le pur aristocrate, celui qui ne veut surtout pas être suivi et invente des coups que personne ne comprend.


Nos amies les intempéries

Autre génération, autre champion, autre interprétation. Le 20 août 2006, le New York Times publie un article très inspiré de David Foster Wallace à propos de la star au zénith du tennis de l’époque3 : Federer as Religious Experience. L’écrivain américain a déjà écrit au sujet de ce sport un texte formidable intitulée Revers et dérivées à Tornado Alley dans son livre Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas4. Il y raconte la carrière avortée d’un jeune espoir du tennis entre 13 et 17 ans sur les courts déglingués des plaines du Midwest où le vent souffle si continuellement que les gens ne se coiffent jamais. Ni costaud, ni rapide, ni parfaitement coordonné, l’adolescent ne doit ses résultats qu’à un seul atout : la connaissance de ses limites et surtout de celles des terrains calamiteux sur lesquels il joue. J’atteignais mon meilleur niveau dans les pires conditions. Le héros est une bête en mathématiques, capable de passer au scanner toutes les variables géologiques et météorologiques – terrain spongieux, vent qui tourne, déclivité imperceptible du court, micro-fissures du carré de service, ensoleillement changeant et autres intempéries – et d’en profiter de manière affligeante pour gagner des points non mérités face à des adversaires pleins de panache mais très vite désarçonnés par les conditions épouvantables dans lesquelles se déroulent les matchs. Sa carrière est définitivement brisée lorsqu’il commence à jouer sur des courts mieux entretenus et surtout abrités du vent. Comme toujours chez Foster Wallace, c’est éblouissant, drôle et triste à la fois. Et on apprend plein de trucs sur les bienfaits du tennis pour les pubertés difficiles et sur les signes avant-coureurs des tornades dans le Midwest.


Ceci est mon corps (au bout de la raquette)

Si Deleuze notait une posture christique chez Björn Borg, dans sa façon d’aller vers le peuple mais aussi peut-être par cet étrange visage qui semblait toujours en souffrance et sur le front duquel le bandeau en éponge faisait un peu office de couronne d’épines, David Foster Wallace propose lui, dans Federer as Religious Experience, une analyse du champion suisse comme une sorte de phénomène out of the Matrix sur lequel nous reviendrons plus loin. Ce qui l’intéresse également, c’est de décortiquer l’expérience du spectateur qui regarde Federer à la télévision. Pour lui, voir un match à la TV est à la réalité du tennis ce que mater une vidéo porno est à celle de l’amour. Foster Wallace déplore le fait qu’il soit impossible d’éprouver l’intensité de la beauté cinétique (qui n’a rien à voir avec les normes culturelles ou le sexe) par le biais du petit écran. Il faut vraiment avoir été en chair et en os à quelques mètres du gazon de Wimbledon pour comprendre cette épreuve mystique qu’est la vision du joueur bâlois, véritable être de chair et de lumière  appelant à la métaphysique (dixit Foster Wallace), au même titre que Michael Jordan, Maradona ou Mohamed Ali.  Pour l’écrivain américain, l’expérience Federer tient tout simplement de la réconciliation de l’être humain avec le fait d’avoir un corps. Dans la foulée de Deleuze et Foster Wallace, qui n’y vont ni l’un ni l’autre avec le dos de la raquette, on pourrait continuer la comparaison : et si, après Borg en Jésus, Federer c’était finalement l’Esprit Saint ? Après le Verbe qui s’est fait chair pour montrer la voie du tennis aux masses humaines prolétaires (Borg), le Souffle qui procède du Père et du Fils et donc réconcilie l’esprit avec la matière, le génie tactique avec la masse musculaire (Federer) ? Mais dans cette histoire on ne voit pas très bien qui pourrait jouer le Père et il faut se rappeler ici que les définitions du Saint Esprit sont très controversées et ont fait l’objet de plein de schismes4 qu’on a essayé de résoudre dans plein de conciles, sans grand succès. Il n’empêche qu’il y a quelque chose de la consubstantialité chez Federer, qu’il procède du Père tout seul ou du Père et du Fils on s’en fiche. Bon à l’heure où l’on écrit ces lignes, il vient de se faire éliminer en demi-finales à Roland Garros, la chair reprend le dessus sur la lumière dans son être depuis quelques temps, mais tout de même.


Quelqu’un pour renvoyer la balle

Allons un coup au cinéma. Les scènes avec raquette ne sont pas légion hormis chez Godard, tennisophile autant que tennisman, qui considère le cinéma comme le tennis, à savoir l’art de se renvoyer la balle, et de fait insère des plans de court ou même des cris de joueurs en fond sonore5 dès qu’il en a l’occasion. Le cinéaste qui habite en Suisse mais paie ses impôts en France — ce qui est une manière d’être des deux côtés du filet  — a arrêté définitivement le tennis en 2008, à cause de problèmes de dos mais aussi parce qu’il ne trouvait plus de partenaires pour jouer avec lui. Enfin c’est ce qu’il dit dans ses interviews. Se retrouver tout seul avec une raquette et une balle, c’est ce qui arrive à Jacques Tati/Monsieur Hulot6 qui a une façon de jouer tellement déconcertante que ses adversaires s’éliminent d’eux-mêmes : on n’est pas loin du jeu calamiteux de l’ado matheux de David Foster Wallace. Mais la scène de tennis la plus intrigante, c’est Antonioni qui la réalise en 1966 dans Blow Up. Les dernières images du film montrent Thomas, le jeune photographe joué par David Hemmings, qui se promène dans un parc à Londres. Il arrive devant un court où un garçon et une fille jouent une partie de tennis fictive en mimant les gestes de joueurs. Leurs copains spectateurs suivent des yeux une balle imaginaire. A un moment donné la caméra nous fait comprendre que celle-ci sort du terrain et atterrit aux pieds de Hemmings qui hésite, accepte finalement d’entrer dans la fiction, prend la balle et la lance aux joueurs. On entend alors le bruit de la balle sur le terrain7. Jeanne d’Arc es-tu là ?


Ça fait pas mouche

Pour les concepteurs de la raquette magique Optimum, la mouche est comme une balle dont on ne peut pas prévoir la trajectoire. Ce qui compte n’est plus de renvoyer celle-ci mais de l’anéantir, si possible d’un coup magistral. L’adversaire désormais c’est elle. Plus d’échanges avec un partenaire, mais un ballet burlesque entre une chose tenant une raquette et une autre volant dans les airs jusqu’à ce que la première attrape la seconde. Sauf que dans la réalité, la raquette magique ne fait jamais mouche, au sens propre comme au sens figuré. Après trois mois d’essais intensifs, il est maintenant temps de l’avouer : je n’ai réussi à tuer aucune mouche avec cet engin. A les chasser ça oui, mais à les éliminer jamais. En revanche je me suis électrocutée les doigts une bonne dizaine de fois.

 

 

1 Ces 3 phrases sont des classiques dans l’enseignement du latin et signifient respectivement et littéralement : Enfant, chasse les mouches ! Les servantes sont bonnes et enfin Il faut détruire Carthage. 

2 Deleuze précise que l’adjectif –prolétaire- n’est pas tout à fait approprié dans ce contexte, le tennis s’étant ouvert depuis l’après-guerre aux jeunes cadres de la middle class plutôt qu’aux ouvriers.

3 Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas, David Foster Wallace, 2005, Au Diable Vauvert.

4 Le grand schisme d’Orient en 1054 séparant l’Eglise catholique de l’Eglise orthodoxe fait suite aux querelles sur la définition du Saint Esprit (querelle du Filioque) : pour les orthodoxes le Saint Esprit procède du Père seul, pour les catholiques il procède du Père par le Fils.

5 Une Catastrophe, 2008, un micro-court-métrage de Jean-Luc Godard  de 1 min 8 sec :
http://www.dailymotion.com/video/x6rscd_viennale-2008-jean-luc-godard_shortfilms

6 Jacques Tati  à la raquette dans Les Vacances de Monsieur Hulot (1953) :
http://www.curiosphere.tv/spheres/cinema/326-fictions/108094-les-vacances-de-monsieur-hulot-tennis

7 La scène finale de Blow Up (1966) : http://www.youtube.com/watch?v=4TYyhRbQBgs