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Fabienne Radi
Tranchubchtanchiachion




Jean-Luc Verna (hostie) ; Claudia Schiffer & David Copperfield (blondeur,  magie et scie) ; Canada Dry (principe) ; Guillaume d’Occam (rasoir) ; Zweifel (chips).



Quelque part sur une étagère entre l’archiduchesse séchant ses chaussettes et le chasseur sachant chasser sans son chien il y a une place toute prête pour ce mot plein de consonnes fricatives sifflantes et donc impossible à prononcer correctement. Surtout lorsqu’on est fatigué. Ou qu’on est auvergnat. Ou qu’on sort de chez le dentiste. Ou qu’on s’appelle Valéry Giscard d’Estaing. Ou qu’on a la bouche pleine. Ou les cinq en même temps.

Un mot d’une taille qui en impose (5 syllabes et 19 lettres tout de même) et qui va nécessiter la production d’un surcroît de salive. Essayez un peu, trans-sub-stan-tia-tion, vous sentez vos glandes qui travaillent, ça tire derrière le pharynx au moment du tia avant de se détendre comme un ressort de sommier qui lâche avec le tion, sans compter toutes ces doubles consonnes à aligner dans le bon ordre. À croire qu’il y a des mots qui se méritent et d’autres qui ont été programmés comme baume pour apaiser les langues fourbues par les premiers. Après transsubstantiation, on a envie de dire des trucs comme fenouil, poney, veau marengo ou tas de foin. Des mots qui foutent la paix aux organes phonateurs et sortent sans forceps de la bouche.

Mérite, peine, apaisement, tout ça penche vers l’attirail judéo-chrétien. Ce qui tombe bien puisque que la transsubstantiation est une invention religieuse vieille comme Hérode. Elle apparaît comme concept au moment de la Sainte Cène, quand Jésus prend un morceau de pain sur la table et affirme soudain à ses apôtres interloqués Ceci est mon corps, puis remet la compresse avec le vin, Ceci est mon sang, avant d’ajouter Mangez et buvez-en tous, puis de conclure Faites ceci en mémoire de moi. Et les apôtres de s’exécuter sans broncher ni poser de questions.

On connaissait boire pour oublier. Manger pour ne pas oublier, oui d’accord on veut bien. Mais gober qu’un bout de pain s’est véritablement transformé en chair du Christ, comme le soutient avec vigueur l’Eglise catholique, on a un peu de peine. Heureusement Thomas d’Aquin est arrivé. Comme Zorro. Sans se presser (12 siècles plus tard tout de même). Le grand Thomas, le beau Thomas. Avec son cheval et son grand chapeau. Il disait : la matière est constituée de qualités premières (la substance elle-même) et de qualités secondaires (les sensations). Dans l’Eucharistie, le pain devient littéralement le corps du Christ en ce sens qu’il y a changement d’une substance en une autre, alors que les sensations restent les mêmes. La substance est ainsi ce qui existe par soi-même. Prenons un chapeau par exemple (là ce n’est plus Thomas qui parle mais ses exégètes). La forme du chapeau n’est pas le chapeau. Pas plus que sa couleur, sa texture ou sa taille. C’est le chapeau lui-même qui possède une forme, une couleur, une texture, une taille, tout en étant distinct de ses propriétés. Il y a les apparences, ou accidents, et la substance qui ne peut être perçue par les sens. Pour aller plus vite, la transsubstantiation c’est un peu le principe Canada Dry : ça ressemble à du pain, ça a la couleur du pain, le goût du pain, et pourtant ce n’est pas du pain.

En plus le Canada Dry n’est pas plus fabriqué au Canada qu’il n’est dry.

Thomas d’Aquin a théorisé la transsubstantiation pour remonter les bretelles des chrétiens sceptiques. Ça a marché pour les catholiques romains, arméniens et maronites ainsi que pour les orthodoxes. Mais ça n’a pas convaincu les protestants ni les anglicans pour qui la transssubstantiation reste un truc fumeux à la David Copperfield (pas celui de Dickens mais l’autre, celui qui officie à Las Vegas et voulait découper le corps de Claudia Schiffer avec une scie). Un siècle plus tard et de l’autre côté de la Manche, Guillaume d’Occam propose une nouvelle interprétation de la Sainte Cène : c’est du pain ET le corps du Christ en même temps. On appelle ça la consubstantiation et c’est tout aussi compliqué à saisir que la transsubstantiation. Étonnant quand on sait que Guillaume est resté dans l’histoire pour son principe de parcimonie, le fameux rasoir d’Occam, que l’on peut résumer à peu près ainsi : aller au plus simple en n’ayant pas peur de trancher dans la complexité.

Questions pour la mi-texte : Y a-t-il un lien souterrain entre la scie de Copperfield et le rasoir d’Occam ? Pourquoi Claudia a-t-elle préféré se faire la malle plutôt que d’entrer dedans ? Peut-on être une jeune femme allemande et une colombe en même temps ? Quand on sait que Martin Luther (pas King le pasteur baptiste américain mais l’autre, le théologien du Saint Empire romain germanique) a poussé le bouchon encore plus loin, quelques siècles après Thomas d’Aquin, en défendant la thèse d’une consubstantiation temporaire (ce qui veut dire en gros que le pain et le corps du Christ ne font qu’UN qu'au moment du sacrement, après quoi ffffuittt ils se séparent à nouveau), on entrevoit dans un grand éclair de lucidité toutes les difficultés qui président à l’union sacramentelle des substances, que celle-ci soit permanente, éphèmère ou à durée limitée, qu’elle concerne un bout de pain avec le divin ou un mannequin dans la malle d’un magicien, et on se dit finalement que la Schiffer a bien fait de prendre ses jambes et tout le reste à son cou avant que Copperfield ne la trans- ou consubstantialise avec une colombe, un lapin voire un muffin pour l’éternité, ou même juste la durée de son show. Ce qui tendrait à prouver qu’on peut être une blonde et refuser d’être sacrifiée sur l’autel des apparences. Mais pas beaucoup plus.

Quand on y songe, la transsubstantiation a permis aux catholiques d’échapper aux affres du cannibalisme. Manger son semblable n’est pas vraiment un truc appétissant, même s’il paraît que la chair de l’homme a un goût très similaire à celle du cochon chez lequel dit-on tout est bon. Alors quand une religion propose comme rituel à ses fidèles de manger son Dieu-quis’est-fait-homme, ce qui signifie tout de même le télescopage de la théophagie et de l’anthropophagie, il vaut mieux que celle-ci trouve une combine pour que les fidèles puissent suivre ses préceptes liturgiques sans que cela chamboule trop leur sensibilité. L’idée des substances premières qui s’échangent sans modifier les apparences secondaires est une idée géniale qui a dû faire pâlir d’envie en leur temps des maîtres de l’illusion comme Phineas Taylor Barnum et Harry Houdini. Encore faut-il savoir peaufiner le discours et la méthode qui vont avec.

Venons-en à l’objet du délit en soi, à savoir l’hostie qui a remplacé le pain à partir du IXème siècle. Plus pratique, elle permet d’uniformiser les offrandes (on ne se bat pas pour avoir le crouton et on évite les miettes par la même occasion). On peut considérer l’invention de celle-ci comme un pas supplémentaire vers un horizon alimentairement neutre permettant aux fidèles de communier sans se demander s’ils sont en train d’avaler une phalange d’orteil ou un bout d’estomac du Fils de Dieu. En passant du pain traditionnel au levain à la fameuse rondelle azyme toute plate et insipide, on accroît encore l’anonymat de l’objet qui entre alors dans une zone d’indéfinition bien pratique. C’est grosso modo la même astuce qu’utilisent les mères de famille quand elles cuisinent des sticks panés surgelés à leurs enfants pour leur faire avaler du poisson sans qu’ils s’en rendent compte. Car être confronté à l’oeil tout fripé d’une truite au bleu dans son assiette est une expérience du réel brutale qu’on n’a généralement pas envie de se coltiner avant 10-11 ans. Sauf si on pratique la pêche. Et même à un âge plus avancé, un plat comme la langue de boeuf aux câpres par exemple peut provoquer une expérience assez embarrassante qu’on pourrait qualifier de synecdoque gustative (prendre la partie pour le tout) : un morceau à la texture trop prononcée et hop, on voit direct toute la vache à laquelle on a l’impression de rouler un patin.

On peut considérer la chips comme le pendant profane et pop de l’hostie. Les deux sont des rondelles finement découpées qui n’ont plus aucun lien visible avec la matière première dont elles sont faites (les céréales pour l’une, la pomme de terre pour l’autre). Mais les chips sont une nourriture de grignotage servie en apéritif ou consommée en mode solitaire devant la télévision. À l’inverse des hosties, elles sont très assaisonnées, craquent sur la langue et ne se mangent jamais à l’unité mais par paquet. On peut trouver des chips dans n’importe quelle station service reculée du Massif Central et les acheter pour quelques francs alors que les hosties sont gardées précieusement dans un tabernacle et réservées aux fidèles qui ont fait leur Première Communion. Mais chips et hosties sont surtout diamétralement opposées par le sens que l’on donne à leur ingestion : les unes sont pieusement absorbées pour nous rappeler que le Fils de Dieu s’est sacrifié pour nous, les autres suscitent une consommation mécanique et frénétique qui nous plonge dans l’oubli de nous-mêmes.

Chip veut dire copeau en anglais. La pomme chips a été inventée dans un hôtel de Saratoga le 24 août 1853 par un cuisinier amérindien énervé contre un client qui pinaillait sur la taille trop grande de ses frites. Le cuisinier s’appelait George Crum et le client Cornelius Vanderbilt. Le premier est resté dans l’histoire pour la création de la plus fine rondelle de pomme de terre, le second pour celle de la plus grande gare ferroviaire de l’époque (Grand Central à New York). On ne connait pas exactement ce qui s’est passé dans la salle à manger ce jour-là. Il n’y avait pas de Pierre, Jean, Matthieu, Luc, Vincent, François, Paul et les autres autour de la table pour raconter les détails de la scène. Tout ce qu’on sait, c’est que le miracle a eu lieu dans l’arrièrecuisine et que la substance de la pomme de terre est restée la même. Seules ses qualités secondaires ou accidents (forme, texture, fermeté) ont changé. S’il en avait été autrement ça se saurait, et surtout on célébrerait la messe dans les gares avec des chips.

Compagnon régulier des chips, le ketchup est un peu à la tomate ce que le vin est au sang dans l’Eucharistie. Et dans ce cas précis, la transformation de la substance se fait aussi simplement que rapidement, comme le rappelle cette fameuse blague qui marche encore si l’on a gardé son âme d’enfant (ce qui est toujours mieux pour entrer au Royaume des Cieux) : Deux tomates traversent la rue. L’une d’elles se fait écraser par une voiture, l’autre lui lance alors « Salut ketchup  ! »



Il paraît que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Logiquement la négation de cette proposition* devrait aussi être vraie. Donc tranchubchtanchiachion.


* Tout ce qui ne se conçoit pas bien ne s’énonce pas clairement.




Une version raccourcie et modifiée de ce texte a été publiée au dos du poster édité par Forde Espace d’art contemporain pour le vernissage de l’exposition «  Eat this  » le 20 septembre 2012. http://www.forde.ch/