Cette exposition présente un ensemble d’œuvres récentes.
Elles furent sélectionnées par l’artiste en anticipation d’une
exposition posthume et regroupées sous le titre Paradox
Park. Ainsi juxtaposées, elles répondent à une même logique,
alors que chacune s’intègre également à la thématique du
temps qui traverse l’ensemble de l’œuvre de Bujar Marika
et elles s’inscrivent toutes dans
la continuité de ses recherches.
« J’utilise le paradoxe comme un outil pour connaître la réalité. » L’énoncé d’une telle tactique de la part de B. Marika indique
que l’acte créatif relève d’une méthode. L’artiste attache une
grande importance à la surface des choses sans pour autant
s’en satisfaire ; il conçoit le processus de création artistique
comme une recherche, un apprentissage, et l’œuvre d’art
comme un véhicule de sens autant que d’émotions. Ainsi, sous
le regard du spectateur, comme pris au piège de sa propre
vanité, son attention retenue, l’œuvre peut s’épanouir dans toute sa complexité et dévoiler un par un des niveaux de lectures
progressivement plus subtils. B. Marika joue avec les objets
et les mots au-delà de leur limite.
Les œuvres présentées dans Paradox Park sont humbles d’apparence,
modestes par leur taille et les matériaux utilisés,
pourtant elles se révèlent extrêmement puissantes et fertiles.
L’utilisation de titres en anglais est récurrente chez B. Marika.
Le choix alterné, et souvent mélangé, du français ou de l’anglais
confère une tonalité particulière à l’œuvre d’art et l’inscrit
dans une filiation anglo-saxonne et/ou française, minimaliste
et/ou duchampienne. Le titre est une clé de lecture de l’œuvre,
un indice pour la déchiffrer et fournit un contexte d’interprétation. Paradox Park dans sa formulation sans déterminant fait écho aux locutions Industrial Park, Business Park, Amusement
Park, etc., c’est à dire à un lieu artificiel générique réservé à une
activité particulière.
La notion de paradoxe se comprend selon la stratégie formulée
par l’artiste, à savoir une technique pertinente contre les idées
reçues — auxquelles il a souvent du faire face. Puis ce sont les
références scientifiques qui permettent d’interpréter la manière
dont s’articulent les œuvres, leur fonctionnement dans la
création du sens. Ainsi, Floating Home, illustration ironique du
paradoxe d’Archimède, ébranle la force du bon sens. Philosophiquement,
le paradoxe est un exercice pour « rester éveillé »,
ne jamais accepter mais questionner constamment. En référence
directe à Marcel Duchamp, B. Marika ambitionne de créer
des « objets à penser » et de concevoir chaque œuvre réalisée
comme une entité complexe entre formes et sens.B. Marika construit des œuvres de manière mathématique et
littéraire, à l’aide de principes tels que le calcul et la syntaxe
qu’il utilise comme matériaux constitutifs au même titre que
la peinture, le bois ou les objets récupérés. L’intitulé fait partie
intégrale de l’œuvre et est ainsi un acte créatif. Libre des
conventions plutôt qu’handicapé par les limites de sa connaissance
d’une langue française qu’il ne maîtrise pas parfaitement,
il joue avec les lettres, les sons et l’orthographe. Si la
technique de l’assemblage est plus évidente sur les œuvres de
type ready-made, c’est pourtant aussi par assemblage qu’il
conçoit les pièces réalisées sur le temps selon une stratégie de
contamination, en choisissant « des objets qui ont une bonne
réception et dont la raison d’être est relative au temps. »
Pour B. Marika le dispositif d’exposition joue un rôle prépondérant
dans l’appréhension des œuvres par le spectateur. Il
considérait longuement, à l’avance sur plan et jusqu’à la dernière
minute dans l’espace, la présentation de ses œuvres.
Dans le cadre de cette présentation in memoriam le choix des
œuvres respecte une liste établie par l’artiste peu de temps
avant son décès ; il s’agit d’un choix contingent et non exhaustif,
déterminé par des conditions restreintes de réflexion et de
communication. En ne transmettant que l’essentiel, B. Marika
fut confiant de l’efficacité de sa pensée, réceptif à l’interprétation
d’autrui et généreux de laisser son œuvre inachevée
comme une vaste contrée à explorer.
* Les œuvres posthumes ont été réalisées sous la supervision d’Anne-
Laure Oberson, qui signe ce texte, selon les directives transmises par
l’artiste et en accord avec sa famille.
Bujar Marika est né en 1943 à Tirana (Albanie), il est décédé en 2009 à Genève.
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