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  Sherrie Levine 

exposition temporaire
New Sculpture, 1996-1999
(avec Joost van Oss)  


présentation des collections
  

Sherrie Levine 


L'usage de la citation et la stratégie de l'appropriation deviennent au début des années 1980 le mode d'expression privilégié d'un bon nombre d'acteurs de la scène artistique new-yorkaise : Sherrie levine est à compter au nombre de ceux-là.
Hostile à toute production originale, elle s'attache à copier scrupuleusement les œuvres emblématiques de la modernité triomphante, afin d'interroger et de mettre à l'épreuve les catégories esthétiques — comme celles de l'auteur ou de l'originalité — autour desquelles celle-ci s'est constituée.

Au début des années 1980, une nouvelle génération d'artistes (Barbara Kruger, Richard Prince, Haim Steinbach, Cindy Sherman, Jenny Holzer, Richard Pettibone, Allan McCollum) s'impose sur la scène internationale. Les travaux des artistes de cette génération, que Germano Celant qualifiera d'« inexpressionistes », tiennent lieu d'antidote efficace aux résurgences inspirées venues d'Allemagne (Néo-expressionnisme) et d'Italie (Trans-avant-garde). Ils entendent ainsi lutter contre la restauration des notions romantiques — génie, artiste démiurge, originalité — d'une métaphysique jugée désuète. Plusieurs femmes participent à cette aventure : elles revendiquent une place dans une histoire de l'art dominée par les hommes, en dénonçant notamment « le système de l'art comme un dispositif de célébration du désir masculin » 1.
Avec cette nouvelle génération d'artistes, à laquelle appartient Sherrie Levine, s'opère un changement de paradigme : l'objet de la critique n'est plus l'institution muséale, comme cela a pu être le cas au cours des années 1970 avec les travaux de Daniel Buren, Michael Asher ou Marcel Broodthaers. Désormais, la critique de ces artistes porte sur les discours idéologiques qui visent à envahir et dominer l'ensemble du corps social ; il s'agit notamment des discours situés en dehors de l'institution muséale proprement dite, ceux des massmédias par exemple.
Dans un tel contexte, c'est avant tout la dimension critique du travail de Sh. Levine qui va être privilégiée. Ainsi lorsqu'elle reproduit manuellement à l'identique des images achetées sous la forme d'une affiche ou encore sous la forme d'une photographie extraite d'un livre d'art, on retiendra que la reproduction de ces images permet à l'artiste de mettre en évidence leur charge idéologique implicite.
Le travail de Sh. Levine sera d'abord interprété, au début des années 1980, comme un certificat de décès adressé à l'endroit de l'auteur/artiste. Le développement ultérieur du travail de Sh. Levine nuancent ce type d'interprétation, placé pour l'essentiel sous l'influence des textes de Roland Barthes et de Michel Foucault 2. L'intérêt du travail de Sh. Levine ne s'épuise pas dans cette seule déconstruction. Ce travail n'est pas à interpréter, semble-t-il, comme une nouvelle variation morbide sur la lancinante question de la disparition de l'auteur. Le travail de Sh. Levine laisse plutôt à penser que la notion d'auteur n'est en rien un invariant : elle est d'abord et avant tout une construction historique. « Au début, déclare Sh. Levine, on parlait beaucoup de la négation que contenait mon travail, mais maintenant, je trouve plus intéressant d'y voir une réflexion sur la notion de paternité de l'œuvre. C'est vrai que la paternité artistique existe, mais je pense que selon les époques nous interprétons les mots différemment. Ce qui m'intéresse aujourd'hui,c'est la nature dialectique de ces termes » 3. Cette remise en question de la notion d'auteur traverse l'histoire de l'art moderne. L'œuvre de Sh. Levine s'inscrit bien évidement dans cette tradition. Mais au lieu de rejeter la notion d'auteur, pour conclure, comme tant d'autres avant elle, à sa disparition définitive, elle cherche plutôt à la redéfinir, consciente que cette catégorie s'inscrit dans une histoire, à commencer par celle de ses variations linguistiques et juridiques.
La littérature du XIVe siècle a aussi travaillé sur le « second dégré ». Son esthétique est aussi celle de la thésaurisation et du réemploi. « Que signifie, pour les hommes de cette époque, s'interroge Jacqueline Cerquilini Toulet, ce sentiment envahissant qu'ils ont de venir en second, d'être seconds ? » 4. Ce sentiment douloureux, remarque-t-elle, donne une « couleur propre à cette littérature : celle de la mélancolie ». Les pratiques artistiques de la fin du XXe siècle, à commencer par celle de la citation, ne sont pas sans similitude avec celles que pratiquent les poètes du XIVe siècle. Il est bien possible que la couleur de l'œuvre de Sh. Levine soit aussi celle de la mélancolie, qu'elle partage avec les œuvres médiévales ce même sentiment, à savoir d'être second et d'évoluer dans un monde devenu vieux.
Que signifient en effet, les titres des œuvres de Sh. Levine ? Que signifient ces « After Piet Mondrian », « After Kasimir Malevitch », « After Marcel Duchamp », « After Egon Schiele » ? À quel âge d'or ces « après » renvoient-ils, si ce n'est à celui d'une modernité triomphante ? Si l'œuvre de Sh. Levine peut être interprétée comme un symptôme, c'est parce qu 'elle est avant tout l'expression manifeste du deuil impossible des valeurs de la modernité. D'où sa mélancolie, d'où sa nostalgie à l'endroit d'une histoire de la surenchère, écrite au rythme des ruptures successives orchestrées par des avant-gardes, régies selon le principe de la table rase. Sans doute Sh. Levine partage-t-elle avec Theodor Adorno l'idée selon laquelle le bonheur promis par l'aventure — celle des avant-gardes historiques du début du XXe siècle — n'a pas eu lieu. L'art de Sh. Levine est un art de l'après catastrophe, de l'après Auschwitz et Hiroshima diront certains, mais aussi de l'après échec des avant-gardes. L'œuvre de Sh. Levine entérine cet état de fait et prend enfin la juste mesure de cet échec. Elle invite au « deuil perpétuel » des valeurs et des catégories autour desquelles l'histoire des avant-gardes s'est écrite, sans pour autant être à même de les remplacer, incapable de trouver une contrepartie valable à cette perte. En cela, l'œuvre de Sh. Levine s'apparente à la construction d'un monument funéraire dressé à la gloire d'un espoir déçu.

Lionel Alèze


1. Sherrie Levine, propos recueillis par G. Marzorati, Art News, mai 1986.
2. Roland 8arthes, « La mort de l'auteur » (1968) in « Le bruissement de la langue ». Paris, Seuil, 1984, p. 63.
Michel Foucault, « Qu'est-ce qu'un auteur ? » (1969) in « Dits et Écrits ». Tome l, Paris, Gallimard, 1994, p. 789.
3. Sherrie Levine, « L'angoisse de l'influence de plein fouet ». Conversation avec Jeanne Siegel. Cat. Hôtel des Arts, Paris 1992, p. 67.
4. Jaqueline Cerquilini Toulet, « La couleur de la mélancolie », Paris, Hatier, 1993, p. 11.


Sherrie Levine est née en 1947 à Hazelton en Pennsylvania, elle vit à New York.
www.aftersherrielevine.com





       
       
       
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