MAMCO Journal

Le MAMCO propose, par un récit se déroulant sur une temporalité assez courte (de la décennie 1960 à nos jours), de redonner une syntaxe historique aux œuvres présentées. A chaque séquence d’expositions correspond ainsi une problématique ou une question théorique que le musée, en tant que laboratoire d’écriture collective de l’histoire, s’attache à explorer et dont il présente au public l’état de sa recherche. Le MAMCO Journal entend restituer les sujets de réflexion que nous nous sommes donnés, les concepts élaborés lors de la préparation des expositions et les résultats présentés (ou non) au public. Il est édité semestriellement et est disponible ici en format numérique. Pour le recevoir à votre domicile, contactez chloe.gouedard(at)mamco.ch.

N°3

« Que veulent les images ? » demande, depuis plus de vingt ans, W.J.T. Mitchell, figure centrale des « visual studies » aux Etats-Unis. Il est avant tout question, dans ce champ d’étude, de refonder une nouvelle iconologie, c’est-à-dire de considérer l’image non pas uniquement en termes d’objet ou de signification, mais également de relations avec la société dans laquelle elle est produite.

    La langue anglaise fait déjà la distinction entre picture et image : « picture » désigne une image sur un support (ainsi, vous pouvez accrocher une « picture », pas une image), tandis que « l’image » reste transférable d’un médium à un autre et survit même à la destruction de son support physique. Or, c’est bien ce que, au début des années 2000, sont venus prouver des artistes tels que Wade Guyton, Kelley Walker ou Seth Price, mais aussi Walead Beshty, Hito Steyerl et Laura Owens : que l’image dispose d’un nouveau statut, forgé au cours du 20ème siècle, d’abord lié à sa « reproductibilité technique » puis à son devenir « surface informationnelle ».

Si, jusqu’à l’orée du 20ème siècle, on pense encore l’image par sa technique, à l’instar d’une ségrégation entre peinture et photographie, œuvre unique ou éditée, image abstraite ou figurative, le médium de l’image est désormais plus que son matériel, plus que son message : il est l’ensemble des pratiques qui rendent possible son émergence, c’est-à-dire non seulement la toile et la peinture, par exemple, mais aussi le châssis, l’atelier, la galerie, le musée, le système marchand ou la critique.

Ce sont à ces évolutions de la notion d’image, de l’abandon des catégories traditionnelles des Beaux-Arts aux mutations ontologiques du régime visuel, que s’attachent les prochaines séquences d’exposition du MAMCO.

Premier épisode : montrer par la présentation simultanée de deux pratiques picturales qu’en apparence tout oppose, que l’image figurative peut aussi être une forme d’interrogation de la représentation et que l’image abstraite peut aussi provenir de sensations et demander une réponse phénoménologique. Cette forme de « dialectique » nous est offerte, ce printemps, par les rétrospectives parallèles consacrées à René Daniëls et Marcia Hafif. Le premier réalise des œuvres qui parlent de leur contexte de production et de présentation, chaque tableau mettant en abyme et en question la pratique picturale elle-même, tandis que l’on sent poindre le souvenir de paysages romains dans les peintures « abstraites » des années 1960 de la seconde et que l’on perçoit que ses monochromes répondent à une véritable enquête « matériologique ».

C’est cet ancrage dans la perception et l’espace que souligne encore la présence, au sein du parcours de salles dédiées à « l’inventaire » de Hafif, d’une importante installation in situ de Richard Nonas. Tout comme, à l’étage qui réunit un ensemble d’œuvres de la série des « nœuds de papillon » de René Daniëls, la présentation du « MOMAs » de Martin Kippenberger rappelle les liens qui peuvent se tisser, autour d’une forme de critique institutionnelle, entre les tableaux du peintre hollandais et la fiction muséale de l’artiste allemand.

Second épisode, cet été : au travers d’une importante présentation monographique consacrée à Walead Besthy et de plusieurs autres propositions mono- et polygraphiques, expliciter l’image comme résultat d’un processus, plus proche d’un « software » que d’un « hardware ». Produites par un « programme », les œuvres de Walead Beshty questionnent également l’apparatus de leur émergence ou les liens qu’elles entretiennent au réel, nous confrontant à l’un des héritages les plus singuliers de l’art conceptuel : comprendre que l’art est peut-être moins dans l’objet que dans ce qui l’environne, dans ce qui donne vie aux objets lorsqu’on les « utilise », les regarde, les expose ou les interprète.


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